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Récit

Barumini, le cœur de pierre de la civilisation nuragique (UNESCO)

Le Nuraghe Su Nuraxi, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, est la plus imposante forteresse de la civilisation nuragique : tour centrale de dix-sept mètres, village concentrique, datant de 1500 avant J.-C. La Sardaigne ancienne en une visite.

📍 Barumini, Su Nuraxi6 min de lecture

🗿 Barumini — Le cœur de pierre de la civilisation nuragique

Récit de voyage au Su Nuraxi di Barumini, Sardaigne centrale, Italie Site classé au Patrimoine Mondial de l'UNESCO depuis 1997


Certains monuments s'imposent à vous par leur hauteur, leur dorure, leur bruit. Su Nuraxi s'impose autrement — par son silence, par son poids, par cette façon qu'il a de surgir de la colline comme si la terre elle-même avait décidé de prendre forme humaine. On ne visite pas Su Nuraxi. On le rencontre.


Prologue — L'appel du centre

Il y a, en Sardaigne, deux façons de voyager. La première consiste à longer la côte — se laisser porter de plage en plage, de port de plaisance en port de plaisance, dans cette lumière littorale qui rend tout beau et facile. La seconde, moins fréquentée, demande de tourner le dos à la mer et de s'enfoncer vers le centre de l'île. Vers cette Marmilla — ce pays des petites collines douces, ce plateau céréalier que les Sardes eux-mêmes traversent parfois sans s'y arrêter, pressés de rejoindre la côte.

C'est là, dans ce centre oublié, que se cache l'une des plus grandes révélations archéologiques du XXe siècle. C'est là que la Sardaigne cesse d'être une île de vacances pour devenir ce qu'elle est profondément : un territoire habité depuis la nuit des temps par un peuple qui a laissé dans la pierre une empreinte incomparable.

Ce matin-là, j'avais quitté Cagliari par la SS131 — la Quatre Voies, comme on l'appelle ici — avant de bifurquer vers l'est à hauteur de Sanluri, pour m'engager sur les petites routes qui serpentent entre les champs de blé et les vignobles de Monica. Les nuraghi commencèrent à apparaître depuis le bord de la route, isolés dans les champs comme des sentinelles pétrifiées, et je compris que j'entrais dans un territoire différent. Barumini m'attendait à cinquante kilomètres de Cagliari — et à trois mille cinq cents ans de distance.


Partie I — La civilisation nuragique : un peuple de bâtisseurs sans écriture

1.1 — Qui étaient les Nuragiques ? L'énigme d'un peuple sans nom

La première chose qu'il faut accepter avant d'arriver à Barumini, c'est une forme d'incertitude fondamentale : nous ne savons pas comment ce peuple s'appelait lui-même. Ils n'ont laissé aucun texte. Aucune inscription. Aucune langue déchiffrée. Leurs noms, leurs croyances, leur organisation politique, leur cosmologie — tout cela nous est inaccessible par les mots. Il ne nous reste que la pierre.

Les archéologues les désignent du nom de leur création la plus emblématique : les nuraghi (singulier : nuraghe) — ces tours de pierre sèche tronconiques qui parsèment la Sardaigne par milliers. On en dénombre aujourd'hui entre 7 000 et 10 000 sur l'ensemble de l'île, ce qui en fait la plus grande concentration de monuments mégalithiques du monde pour une surface donnée. Certains sont de simples tours isolées, érodées par les siècles, à peine reconnaissables dans les broussailles. D'autres, comme Su Nuraxi, sont des complexes architecturaux d'une sophistication stupéfiante.

📜 Le rappel historique — Le terme nuraghe vient probablement d'une racine linguistique pré-indo-européenne : nur, qui pourrait signifier "creux", "cavité" ou "tas de pierres". Certains linguistes y voient un lien avec le substrat linguistique pré-latin de la Sardaigne, encore perceptible dans certains toponymes de l'île. La langue des Nuragiques est totalement inconnue — à la différence des Phéniciens ou des Romains qui les suivirent, ils n'ont laissé aucun document écrit interprétable.

1.2 — Chronologie d'une civilisation : de l'âge du bronze à l'âge du fer

La civilisation nuragique s'étend sur une période immense : du XVIIIe siècle av. J.-C. environ jusqu'au VIe ou Ve siècle av. J.-C., soit une durée de plus de mille ans. Pour donner une mesure : c'est à peu près l'équivalent de la durée qui nous sépare des Croisades jusqu'à aujourd'hui.

On distingue généralement plusieurs phases :

📜 Le rappel historique — La civilisation nuragique était contemporaine de l'Égypte du Nouvel Empire, de la Grèce mycénienne, de l'Empire hittite et de l'épopée de Troie. Des statuettes de bronze nuragiques (bronzetti) représentant des guerriers, des divinités et des animaux ont été retrouvées jusqu'en Sicile, en Étrurie et en Espagne — témoignant de réseaux d'échanges commerciaux et culturels à l'échelle de toute la Méditerranée.

1.3 — L'organisation sociale : une société de chefs et de guerriers

Si les textes nous font défaut, l'archéologie nous permet de reconstituer, par bribes, l'organisation de cette société. Les nuraghi n'étaient pas construits par n'importe qui : leur élévation supposait une autorité centrale capable de coordonner des centaines d'hommes pendant des années, voire des décennies. On imagine donc une société hiérarchisée, avec des chefs (principi), des guerriers, des artisans spécialisés (forgerons, bronziers, tisserands) et des agriculteurs.

Les bronzetti — ces petites figurines de bronze coulées à la cire perdue, retrouvées par centaines dans les fouilles sardes — montrent une iconographie guerrière élaborée : archers au carquois, pugilistes aux poings serrés, chefs portant un manteau et brandissant un bâton de commandement. Mais on y voit aussi des femmes voilées, des musiciens, des personnages aux multiples bras évoquant des divinités, des bergers serrant un agneau contre leur poitrine.

Ce peuple avait une vie rituelle intense, des croyances religieuses élaborées, un sens esthétique remarquable. Il nous manque simplement les mots pour le dire en leur nom.

1.4 — L'architecture nuragique : la physique au service du mythe

Avant d'arriver à Su Nuraxi, il faut comprendre comment un nuraghe fonctionne. La technique est apparemment simple — de la pierre sèche, sans mortier, sans métal — mais le résultat est d'une sophistication surprenante.

Les constructeurs nuragiques maîtrisaient la technique de la fausse coupole en encorbellement (tholos) : des assises de pierres superposées en légère avancée les unes sur les autres, jusqu'à ce que l'ouverture se réduise à un point qui peut être fermé par une dalle unique. Ce principe, appliqué à des blocs pesant parfois plusieurs tonnes, permettait de créer des chambres intérieures sans aucun support vertical — un exploit d'ingénierie qui a défié le temps.

📜 Le rappel historique — La technique de la tholos en encorbellement n'est pas propre aux Nuragiques : on la retrouve dans les tholoi mycéniens de Grèce (comme le Trésor d'Atrée à Mycènes), dans les dolmens irlandais de Newgrange, dans les tombes mégalithiques du Portugal. Cette convergence technique à travers toute l'Europe et la Méditerranée pose des questions fascinantes sur les échanges de savoir-faire à l'âge du Bronze. Ont-ils inventé cela indépendamment ? Se sont-ils enseigné mutuellement ? Nous ne le saurons sans doute jamais.


Partie II — Su Nuraxi di Barumini : la forteresse du bout du monde

2.1 — L'arrivée : quand la colline se révèle

Je garai la voiture sur le petit parking de Barumini — un village tranquille de quelques centaines d'âmes, avec sa petite église baroque et ses ruelles de basalte — et je marchai jusqu'au site, à peine cinq minutes à pied du centre. La billetterie et l'accueil sont propres, bien organisés, avec une petite boutique de livres et de reproductions artisanales.

Puis je vis Su Nuraxi pour la première fois.

Il surgit de la colline comme une excroissance naturelle — comme si la terre avait poussé de la pierre au lieu de l'herbe. La tour centrale, la plus haute, culmine à une quinzaine de mètres dans sa partie encore préservée ; elle était probablement plus haute de plusieurs mètres lors de sa construction. Autour d'elle, quatre tours secondaires reliées par des courtines forment un bastion quadrilobé. Et tout autour, s'étalant sur plusieurs hectares de pente douce, les dizaines et les dizaines de cabanes circulaires du village qui gravitait au pied de la forteresse.

Je restai immobile un long moment avant d'avancer. Il y a des silhouettes qui ne se laissent pas approcher trop vite.

2.2 — La tour centrale (mastio) : le cœur de la forteresse

La visite guidée — obligatoire, ce qui se révélera être une chance plutôt qu'une contrainte — commence par la tour centrale, appelée le mastio. C'est la plus ancienne partie du complexe, construite au XVIe siècle av. J.-C. environ. Elle est de plan circulaire, édifiée en blocs de basalte soigneusement appareillés, et elle renferme en son cœur une chambre en tholos à laquelle on accède par un couloir légèrement incliné.

Je me glissai dans ce couloir. La lumière disparut progressivement, la fraîcheur augmenta d'un coup — une fraîcheur de cave, de crypte, de ventre de montagne. Et puis la chambre s'ouvrit : une salle circulaire d'environ cinq mètres de diamètre, coiffée d'une coupole qui s'élève à presque six mètres au-dessus du sol. Les pierres, jointoyées sans mortier, s'emboîtent avec une précision qui défie l'intuition. Aucune ne bouge. Aucune n'a bougé depuis trois mille cinq cents ans.

Je levai les yeux vers la coupole et je me sentis, l'espace d'un instant, à la place d'un guerrier nuragique venu s'y abriter ou s'y recueillir. L'écho était parfait — une acoustique de cathédrale, creusée dans le basalte.

📜 Le rappel historique — La tour centrale de Su Nuraxi a été construite en plusieurs phases. L'analyse stratigraphique et les datations au carbone 14 permettent d'établir que le mastio original (la tour simple) remonte au XVIe siècle av. J.-C. Les tours secondaires et le bastione furent ajoutés entre le XIVe et le XIIIe siècle av. J.-C., transformant une tour isolée en forteresse complexe. Cette évolution architecturale témoigne d'une augmentation des besoins défensifs — peut-être liée à des conflits entre villages ou à la pression de peuples extérieurs.

2.3 — Le bastion quadrilobé : l'intelligence militaire de l'âge du Bronze

Autour du mastio, les quatre tours secondaires — reliées entre elles et à la tour centrale par des murs de courtine formant une cour centrale — constituent ce que les archéologues appellent le bastione. Cet ensemble défensif est remarquable à plus d'un titre.

Les tours sont reliées par des couloirs intérieurs creusés dans l'épaisseur des murs — des galeries à l'échelle humaine (on y circule légèrement courbé) qui permettaient aux défenseurs de se déplacer d'une tour à l'autre sans s'exposer à l'air libre. La cour centrale, dépourvue de toit, servait probablement à la fois d'espace de rassemblement et de citerne — des aménagements hydrauliques destinés à recueillir l'eau de pluie y ont été identifiés.

Du sommet des tours, ma guide — une jeune Sarde passionnée, qui parlait des Nuragiques comme d'une parenté — me montra l'étendue du paysage : les collines de la Marmilla dans toutes les directions, les champs dorés, les autres nuraghi qui pointent ici et là à l'horizon. "Depuis ici, on voit tout," dit-elle simplement. Et elle avait raison : la forteresse commandait visuellement un territoire immense. Un signal de fumée ou de feu pouvait transmettre une information d'un nuraghe à l'autre en quelques minutes, couvrant des dizaines de kilomètres.

📜 Le rappel historique — Le réseau des nuraghi sardes est parfois interprété comme un système de communication visuelle inter-villages : les tours, visibles les unes des autres, auraient pu servir de relais pour transmettre des signaux d'alerte ou de ralliement à travers toute l'île. Cette hypothèse reste débattue, mais la position topographique systématiquement dominante des nuraghi — toujours sur des hauteurs, jamais dans des vallées — semble lui donner une certaine cohérence.

2.4 — Le village nuragique : trois mille ans de vie ordinaire

Ce qui distingue Su Nuraxi de la plupart des autres nuraghi de Sardaigne, c'est l'extraordinaire conservation du village qui l'entourait. Des dizaines de cabanes circulaires en pierre sèche — les capanne — s'organisent autour de la forteresse en une agglomération cohérente, avec ses ruelles, ses espaces collectifs, ses ateliers.

Ces cabanes ne sont pas des constructions rudimentaires. Certaines possèdent des banquettes en pierre courant le long des murs intérieurs (qui servaient à la fois de sièges et de lits), des foyers centraux dont on retrouve les traces de cendres, des niches aménagées dans l'épaisseur des murs pour y ranger des objets ou exposer des offrandes. Une cabane en particulier — la Capanna delle Riunioni — semble avoir eu une fonction communautaire : son diamètre est plus grand que la moyenne, et une banquette circulaire en pierre court sur tout son pourtour intérieur, comme un hémicycle miniature. On y imagine des assemblées, des délibérations, des rites collectifs.

Je m'assis un moment sur cette banquette de pierre, dans ce cercle parfait, et je pensai à tous ceux qui y avaient siégé avant moi. Des anciens du village, peut-être. Des chefs de clan. Des prêtres ou des chamanes dont nous ignorons jusqu'au nom.

📜 Le rappel historique — Les fouilles du village nuragique de Su Nuraxi ont livré des milliers de fragments de céramique, des outils en obsidienne (un verre volcanique importé de l'île de Pantelleria ou de Lipari), des restes d'animaux domestiques et sauvages, des pesons de métier à tisser, et quelques rares objets en bronze. Ces trouvailles permettent de reconstituer une économie mixte basée sur l'élevage (bovins, ovins, caprins, porcins), l'agriculture (blé, orge, légumineuses), la pêche et l'artisanat (tissage, travail du bronze, poterie).

2.5 — La découverte archéologique du XXe siècle : l'œuvre de Giovanni Lilliu

Su Nuraxi était connu des habitants de Barumini depuis toujours — une colline un peu étrange, trop régulière pour être naturelle, couverte de broussailles et de ronces. Mais c'est seulement en 1949 que l'archéologue sarde Giovanni Lilliu entreprit des fouilles systématiques qui allaient révéler au monde l'ampleur du site.

Lilliu (1914–2012) est une figure tutélaire de l'archéologie sarde. Né à Barumini même — à quelques centaines de mètres du site qu'il allait mettre au jour — il consacra sa vie entière à l'étude de la civilisation nuragique, produisant une œuvre scientifique considérable. C'est lui qui posa les bases de la chronologie nuragique, lui qui interpréta les structures de Su Nuraxi, lui qui fit reconnaître l'importance internationale du site. Il mourut à 97 ans, ayant vu de son vivant l'inscription de Su Nuraxi au Patrimoine Mondial de l'UNESCO en 1997.

📜 Le rappel historique — L'inscription de Su Nuraxi di Barumini sur la Liste du Patrimoine Mondial de l'UNESCO intervint le 2 décembre 1997, lors de la 21e session du Comité du Patrimoine Mondial à Naples. Le critère retenu était le suivant : "Su Nuraxi di Barumini est le représentant le plus remarquable et le plus complet de la culture nuragique, qui n'a pas d'équivalent dans le monde." C'est à ce jour le seul site de Sardaigne inscrit au patrimoine de l'humanité.


Partie III — Au-delà de Su Nuraxi : l'univers nuragique de la Marmilla

3.1 — La Casa Zapata et le nuraghe sous le palais

À quelques centaines de mètres de Su Nuraxi, dans le centre du village de Barumini, se trouve un édifice en apparence banal : la Casa Zapata, un palazzo noble du XVIe siècle espagnol, construit à l'époque de la domination aragonaise. Mais sous ses fondations se cache une surprise remarquable : lors de travaux de restauration, on a découvert que le bâtiment reposait en partie sur les vestiges d'un nuraghe — intégré, absorbé, recouvert par les siècles, mais intact en profondeur.

Aujourd'hui transformée en musée archéologique, la Casa Zapata permet une visite souterraine du nuraghe partiellement dégagé, visible à travers des planchers de verre. On circule dans les salles du palazzo du XVIe siècle — avec ses meubles d'époque, ses tapisseries, ses portraits de famille — tout en apercevant, à ses pieds, les pierres cyclopéennes de la forteresse de l'âge du Bronze.

Deux époques superposées, deux civilisations empilées, la noblesse aragonaise assise sans le savoir sur les épaules des Nuragiques. Il y a dans cette image quelque chose de vertigineux et de profondément sarde.

💡 Conseil pratique — La visite de la Casa Zapata est vivement recommandée en complément de Su Nuraxi. Elle est souvent moins fréquentée et permet d'approfondir la compréhension du contexte archéologique régional. Des billets combinés Su Nuraxi + Casa Zapata sont disponibles à la billetterie.

3.2 — Les Giare : les hauts plateaux de pierre au-dessus de la Marmilla

À une vingtaine de kilomètres au nord-est de Barumini s'élève la Giara di Gesturi — un plateau basaltique d'une trentaine de kilomètres carrés, perché à 550 mètres d'altitude, ceint de falaises de basalte et accessible par quelques pistes étroites. La Giara est un monde à part : forêt de chênes-lièges touffus, mares permanentes appelées pauli, et surtout — les ponies sauvages.

Les cavallini della Giara sont une race de petits chevaux semi-sauvages, uniques au monde, qui vivent en liberté sur ce plateau depuis des temps immémoriaux. Trapus, à la robe brun-noir, la crinière en désordre, ils paissent entre les chênes et viennent s'abreuver aux mares au crépuscule. Les voir surgir dans la lumière dorée du soir, au détour d'un sentier, est l'une des expériences les plus inattendues et les plus belles que la Sardaigne centrale puisse offrir.

💡 Conseil pratique — Les ponies sont plus facilement observables en automne et au printemps, aux heures fraîches du matin et du soir, près des pauli (mares). En été, ils se réfugient dans les zones boisées les plus fraîches. Emportez des jumelles. La piste d'accès principale part depuis Gesturi ; une entrée est également possible depuis Tuili. Restez sur les sentiers balisés et ne tentez pas d'approcher ou de nourrir les chevaux.

3.3 — Les autres nuraghi de la région : un paysage habité

La Marmilla est constellée de nuraghi que l'on aperçoit depuis la route, solitaires dans les champs, comme des sentinelles oubliées. Quelques-uns méritent une halte :

💡 Conseil pratique — Si vous disposez de deux jours dans la région, consacrez la première journée à Su Nuraxi et à la Casa Zapata, et la seconde à la Giara di Gesturi le matin et au Nuraghe Arrubiu l'après-midi. La route entre Barumini et Orroli traverse des paysages de la Sardaigne profonde absolument magnifiques et quasi déserts de touristes.


Partie IV — Barumini, le village et la culture sarde

4.1 — Le village : l'Orgosolo de la Marmilla

Barumini est un village de 1 200 habitants environ, agrippé à ses traditions avec la ténacité propre aux communautés rurales sardes. Les maisons sont basses, les ruelles étroites, les façades en basalte sombre. L'église de Santa Caterina d'Alessandria, de style baroque sarde, domine la petite piazza où, le soir, quelques anciens s'attardent dans la lumière déclinante.

Ce qui frappe, en se promenant dans Barumini, c'est le sentiment d'une communauté qui vit dans la conscience de son histoire. Des reproductions de bronzetti nuragiques ornent les devantures des boutiques. Les rues portent des noms en sarde (pas en italien). La fierté locale pour Su Nuraxi est palpable — c'est la fierté de ceux qui ont toujours su que quelque chose d'exceptionnel dormait dans la colline, bien avant que les archéologues ne viennent le confirmer.

4.2 — La gastronomie de la Marmilla : la Sardaigne qui se mange

La cuisine de la Marmilla est une cuisine de l'intérieur — c'est-à-dire une cuisine de bergers et de paysans, généreuse, sans façon, profondément ancrée dans le territoire.

Le pain d'abord. En Sardaigne, le pain n'est pas un à-côté — c'est une institution. Le carasau (ou carta da musica) est le pain des bergers : deux fines feuilles de pâte croustillante, cuites deux fois au four de pierre, si légères qu'elles bruissent comme du papier. On le mange sec, trempé dans le vin, arrosé d'huile d'olive et de sel marin, ou utilisé pour faire le pane frattau — une sorte de lasagne rustique avec sauce tomate, pecorino et œuf poché.

Le fromage ensuite. Le pecorino sardo de la Marmilla est parmi les meilleurs de l'île : affiné entre trois et douze mois, il développe une croûte dorée et une pâte compacte aux saveurs de lait de brebis, d'herbe sèche et de maquis. Dans les fromages de terroir, il faut également goûter le casu axedu — frais, légèrement acidulé, servi avec des tomates et de l'huile.

La viande : l'agnello allo spiedo (agneau à la broche) est le roi des repas festifs sardes. Lent, ritualisé, parfumé au myrte et au romarin, il se prépare depuis l'aube et se mange en famille, autour de grandes tables. Dans les trattorias de Barumini et de Tuili, on peut aussi trouver du porcetto (cochon de lait rôti) et des malloreddus — les petites pâtes ridées sardes, à la semoule de blé dur, souvent servies en sauce de saucisse et safran (alla campidanese).

💡 Conseil pratique — Le restaurant Su Nuraxi à Barumini (juste face à l'entrée du site) propose une cuisine régionale honnête et des menus à prix raisonnables. Pour une expérience plus gastronomique, faites la route jusqu'à Las Plassas ou Villanovaforru, deux villages voisins connus pour leurs tables de qualité. Réservez le week-end — la clientèle locale est fidèle.

4.3 — L'artisanat nuragique : entre mémoire et création contemporaine

Barumini et les villages environnants perpétuent un artisanat d'inspiration nuragique qui ne se réduit pas au souvenir de pacotille. Des ateliers de bronziers (notamment à Nuoro et à Dorgali) produisent des reproductions de bronzetti selon les techniques traditionnelles de la cire perdue. Des tisserandes de la Marmilla continuent de tisser sur des métiers à bras des tapis et des tissages aux motifs géométriques dont certains remontent à l'âge du Bronze.

À la boutique du musée de Su Nuraxi, je repartis avec un petit bronzetto — une figurine d'archer au carquois, coulé dans le bronze, à peine huit centimètres de hauteur. Il trône maintenant sur mon bureau, et quelque chose dans ses yeux vides et dans ses épaules carrées me rappelle chaque jour qu'il existe des civilisations entières dont nous ignorons le nom.


Partie V — Informations pratiques & conseils de visite

5.1 — Quand venir : les saisons de la Marmilla

PériodeAvantagesInconvénients
Mars – maiCampagne verte et fleurie, lumière superbe, quasi-solitudeTemps variable, certains hébergements fermés
JuinBon compromis, chaleur supportable le matinDébut de saison, quelques groupes scolaires italiens
Juillet – aoûtFestivals locaux, jours très longsChaleur éprouvante sur le site (plein soleil), affluence
Septembre – octobreLumière dorée, ponies visibles sur la Giara, vendangesJournées raccourcissent en octobre
Novembre – févrierSolitude absolue, lumière dramatique, prix cassésCertains jours de fermeture, Marmilla battue par le vent

💡 Mon conseil — La meilleure période est sans conteste avril-mai ou septembre-octobre. La lumière de la Marmilla au printemps — les champs verts semés de coquelicots, les amandiers en fleur, le ciel d'un bleu presque violent — est d'une beauté qui n'a rien à envier à la côte. En automne, la lumière rasante de fin d'après-midi donne aux pierres de basalte de Su Nuraxi une profondeur presque dramatique que les photographes recherchent.

5.2 — La visite guidée : indispensable, pas optionnelle

À Su Nuraxi, la visite guidée est obligatoire — on ne peut pas accéder seul à la forteresse. C'est une règle qui m'avait légèrement agacé avant d'arriver, et qui m'a semblé parfaitement justifiée une fois sur place. Les guides — en général de jeunes archéologues ou des locaux formés par la Fondation Barumini — apportent une densité d'informations et de contexte absolument irremplaçable.

Les visites sont disponibles en italien, anglais, français, allemand et espagnol. En haute saison, les départs ont lieu toutes les 30 à 45 minutes ; en basse saison, moins fréquemment. Comptez environ 1h à 1h15 pour la visite guidée du site proprement dit, plus 30 minutes libres pour le village nuragique en contrebas.

💡 Conseil pratique — Arrivez dès l'ouverture (9h) pour la première visite de la journée, nettement moins chargée. En haute saison, les groupes d'après-midi peuvent être importants et rendre l'expérience moins intime.

5.3 — Accès, horaires et tarifs

5.4 — Où dormir dans la région

5.5 — Ce qu'il faut emporter


Épilogue — La leçon des pierres

Je repartis de Barumini en fin d'après-midi, la voiture remplie de la poussière blonde de la Marmilla et du silence opiniâtre qui règne sur Su Nuraxi dès que les derniers visiteurs s'en vont. Sur la route du retour vers Cagliari, je regardai défiler les nuraghi — ces tours sombres qui pointent à intervalles réguliers dans le paysage sarde, aussi naturels et aussi incontournables que les oliviers ou les chênes-lièges.

Je pensai au peuple qui les avait bâtis. Un peuple sans écriture, sans nom connu, sans textes pour se défendre contre l'oubli. Et pourtant — quels bâtisseurs. Ils avaient élevé des milliers de tours à travers toute une île, certaines si bien construites qu'elles ont défié trois mille cinq cents ans de pluie, de gel, de tremblement de terre et d'indifférence humaine. Ils n'avaient ni fer ni mortier. Ils avaient la force, la méthode, et cette capacité étrange et humaine de vouloir laisser une trace.

Su Nuraxi est cette trace. Une trace massive, irréductible, magnifique — posée sur une colline de la Marmilla, au milieu des champs de blé, sous un ciel sarde d'une intensité sans compromis.

Je ne sais toujours pas comment ils s'appelaient. Mais je sais désormais ce qu'ils savaient faire.

Et c'est déjà considérable.


Récit rédigé après une visite personnelle de Su Nuraxi di Barumini et de la Casa Zapata, commune de Barumini, province du Sud Sardaigne, Italie.

Sources historiques de référence : Giovanni Lilliu, « La civiltà dei Sardi dal Paleolitico all'età dei nuraghi », ERI, 1963 ; Fondation Barumini Sistema Cultura ; UNESCO World Heritage List n°833 ; Musée Archéologique Nazionale di Cagliari.