
Cagliari, capitale qui regarde la mer sans se presser
La vieille ville accrochée à sa colline, les toits ocre qui descendent vers le port, et la plage du Poetto à dix minutes du centre. Cagliari est une capitale humaine — on y marche beaucoup, on y mange bien, on n'y paie pas son café trois euros.
🌅 Cagliari — Capitale qui regarde la mer sans se presser
Récit de voyage dans la capitale de la Sardaigne, province du Sud Sardaigne
Toutes les capitales ne se ressemblent pas. Il y a celles qui se savent importantes et vous le font savoir — les façades monumentales, les boulevards calculés, l'architecture du pouvoir. Et puis il y a Cagliari. Une capitale qui n'a pas honte de ses ruelles trop étroites pour deux voitures, de ses escaliers qui débouchent sur des panoramas, de ses étangs à flamants roses à dix minutes du centre, de son marché couvert qui sent le poisson frais et la tomate d'été. Une capitale qui regarde la mer non pas avec la posture du conquérant, mais avec la tranquillité de qui sait que la mer était là avant lui et sera là après.
Prologue — Revenir à Cagliari
Après avoir parcouru l'île dans tous ses sens — les ruines phénico-romaines de Nora, les tours nuragiques de Barumini, les ruelles médiévales de Galtellì, le ruban bleu d'Ulassai, les vignes de Jerzu sur les Tacchi, la traversée en bateau vers le Capo Sant'Elia, les calas du golfe d'Orosei, les dunes blanches de Chia — je revenais à Cagliari. Non pas comme à un point de départ ou d'arrivée — les voyages en Sardaigne ne fonctionnent pas ainsi — mais comme à une maison de passage que l'île met à disposition de ceux qui ont besoin de synthèse.
Car Cagliari est cela aussi : l'endroit où tout ce qu'on a vu en Sardaigne converge et prend son sens complet. Le musée archéologique national qui regroupe les bronzetti de tous les nuraghi, les stèles de Nora, les mosaïques des villes romaines, les statuettes de Bes trouvées à Bithia. Le marché qui rassemble les produits de toute l'île — le pecorino de la Marmilla, les culurgiones de l'Ogliastra, la bottarga de Cabras, le miel d'arbousier du Sulcis. Et la lumière — cette lumière de Cagliari qui n'appartient qu'à elle, réverbérée par la mer, amplifiée par le calcaire blanc du Castello, si particulière que les peintres qui ont travaillé ici ne l'ont jamais tout à fait réussi à rendre.
Je posai ma valise dans une chambre de la Via Sardegna — une chambre de l'étage d'un palazzo du XVIIIe siècle, avec un balcon sur lequel je pouvais voir simultanément un bout de mer et un bout de la colline du Castello. La chambre sentait le bois ciré et le café. En bas, la rue commençait à s'animer pour le passeggiata du soir.
Cagliari m'attendait.
Partie I — La ville sur son rocher : topographie d'une capitale millénaire
1.1 — Quatre quartiers, quatre caractères, une seule ville
Cagliari est une ville de quatre quartiers historiques — quatre personnalités distinctes qui cohabitent depuis des siècles dans une tension créative et affectueuse que les Cagliaritains eux-mêmes reconnaissent avec fierté et amusement.
Le Castello est la tête — au sens propre et figuré. Perché sur son promontoire calcaire à une centaine de mètres au-dessus du reste de la ville, enfermé dans ses remparts médiévaux, accessible par des escaliers raides et des portes fortifiées, il est le Cagliari des puissants : évêques, gouverneurs pisans, vice-rois aragonais et espagnols y vécurent et y gouvernèrent pendant des siècles. Aujourd'hui moins peuplé qu'autrefois, il garde son caractère de citadelle — une ville dans la ville, silencieuse le soir quand les derniers touristes sont redescendus, peuplée de chats qui règnent sur les ruelles comme des aristocrates déchus.
La Marina est le ventre — le quartier du port, du commerce, de la table. Ses ruelles perpendiculaires au front de mer, héritées du plan médiéval, abritent depuis des siècles les boutiques, les tavernes, les entrepôts et les logements des marchands. C'est le Cagliari des odeurs — poisson grillé, café torréfié, pain chaud, jasmin qui déborde des balcons en juin.
Stampace est le cœur — le quartier populaire et artisanal, à l'ouest du Castello, qui abrite la cathédrale souterraine de Sant'Efisio et les ruines de l'amphithéâtre romain. C'est le Cagliari qui travaille, qui prie, qui fête — le quartier des confréries religieuses, des ateliers de tailleur de pierre, des petits bars où on boit le mirto en discutant football.
Villanova est l'est — plus tranquille, plus résidentiel, moins connu des visiteurs. C'est le Cagliari qui lit — la bibliothèque nationale y est installée dans un ancien couvent, et ses rues sont bordées de librairies anciennes et de petits ateliers d'artisans qui semblent ignorer que le reste de la ville a découvert le tourisme.
📜 Le rappel historique — La division en quatre quartiers de Cagliari remonte à l'organisation médiévale de la ville sous domination pisane (XIIe-XIVe siècle), puis aragonaise (à partir de 1326). Sous les Aragonais, la ville fut divisée selon une logique ethnique et professionnelle stricte : le Castello réservé aux Catalans et aux nobles, la Marina aux marchands et aux artisans de diverses origines, Stampace et Villanova aux populations sardes locales. Cette séégation spatiale, officiellement abolie sous la domination espagnole tardive, laissa des traces dans l'identité de chaque quartier qui sont encore perceptibles aujourd'hui dans les tempéraments, les accents et les loyautés locales.
1.2 — La lumière de Cagliari : le phénomène impossible à décrire
Il faut parler de la lumière de Cagliari dès le début, parce qu'elle conditionne toute perception de la ville. Ce n'est pas simplement "le soleil méditerranéen" — cette formule qui finit par ne plus rien dire à force d'être répétée. C'est quelque chose de plus précis, de plus local, de plus inexplicable.
La lumière de Cagliari est blanche et chaude simultanément — ce qui devrait être une contradiction mais ne l'est pas ici. Elle est blanche parce que réfléchie par le calcaire clair du Castello et renvoyée par la surface de la mer et des lagunes qui entourent la ville sur trois côtés. Elle est chaude parce qu'elle traverse une atmosphère chargée de sel et de poussière fine qui la filtre légèrement, ôtant les ultraviolets les plus durs et conservant le spectre orange-doré. Le résultat est une lumière qui donne à tout — aux facades ocre de la Marina, aux remparts dorés du Castello, aux visages des passants dans les ruelles — une teinte que les photographes appellent "l'heure dorée", et que Cagliari maintient non pas pendant une heure mais pendant toute la journée.
Les peintres cagliaritains ont tous eu à composer avec cette lumière — et tous ont avoué, d'une façon ou d'une autre, qu'elle leur résistait. Le peintre Giuseppe Biasi (1885-1945), le plus grand peintre sarde du XXe siècle, travailla toute sa vie sur la couleur de Cagliari et finit par conclure que cette lumière était "une couleur qui n'existe pas dans la boîte".
📜 Le rappel historique — La perception visuelle de Cagliari comme ville particulièrement lumineuse s'explique par plusieurs facteurs conjugués. La position de la ville — sur un promontoire calcaire entouré d'eau sur trois côtés — crée un effet d'île optique : la lumière arrive et repart dans toutes les directions, sans être absorbée par de grandes masses forestières ou montueuses à proximité immédiate. Le calcaire blanc du Castello réfléchit jusqu'à 70% de la lumière solaire incidente (contre 20-30% pour la pierre sombre ou la brique). Et les étangs de Molentargius à l'est, les lagunes de Santa Gilla à l'ouest, agissent comme des miroirs naturels qui multiplient les sources lumineuses autour de la ville.
Partie II — Le Castello : vivre au sommet de l'histoire
2.1 — La montée au Castello : choisir son escalier
Il y a plusieurs façons de monter au Castello depuis la ville basse — et le choix de l'itinéraire dit quelque chose sur ce qu'on cherche.
L'escalier de Santa Chiara est le plus pittoresque — une montée en zigzag entre des maisons du XVIIe siècle dont les façades sont à portée de main, avec des paliers où des chats dorment sur des tabourets et où des pots de géraniums débordent des rebords de fenêtre. On arrive essouflé et heureux.
L'ascenseur du Bastione di Saint Remy est la voie officielle du touriste — un bâtiment Belle Époque construit en 1902 sur les remparts médiévaux, avec une terrasse panoramique au sommet qui offre la vue la plus complète sur la baie de Cagliari. C'est depuis cette terrasse que la ville dévoile sa logique géographique — le golfe en demi-cercle, les lagunes à l'est, les salines à l'ouest, et la mer qui ferme tout au sud dans un miroitement d'horizon.
La Porta dei Leoni et la Porta dell'Aquila — les deux portes médiévales du Castello, encore debout dans leur masse aragonaise — méritent qu'on s'arrête devant elles et qu'on imagine les cohortes de cavaliers, de marchands et de pèlerins qui les ont franchies pendant six siècles.
💡 Conseil pratique — La terrasse du Bastione di Saint Remy est accessible gratuitement depuis la Via Roma (ascenseur depuis la Piazza Costituzione) ou depuis les escaliers intérieurs du Bastione lui-même. C'est l'un des plus beaux belvédères urbains d'Italie, injustement peu connu. Le bar au sommet sert un excellent aperitivo au coucher du soleil — réservez une table en avance en haute saison.
2.2 — La cathédrale Santa Maria : mille ans en un monument
La cathédrale Santa Maria di Castello est le monument le plus palimpseste de Cagliari — celui qui contient le plus grand nombre de siècles superposés dans un seul édifice. Elle fut commencée au XIIe siècle dans le style roman pisan (les deux ambo en marbre, des œuvres du sculpteur Guglielmo di Innsbruck datées de 1162, sont parmi les plus belles sculptures romanes de Méditerranée), transformée au XIVe siècle sous les Aragonais qui lui ajoutèrent des chapelles gothiques, redessinée au XVIIe siècle dans le style baroque espagnol pour sa facade, et enrichie au XVIIIe siècle d'un campanile néo-roman dont le décalage stylistique avec le reste n'empêche pas l'harmonie.
À l'intérieur, la crypte royale conserve les sarcophages de plusieurs membres de la famille de Savoie — les rois de Sardaigne qui gouvernèrent l'île de 1720 à l'Unité italienne (1861). Ces sarcophages de marbre blanc, sculptés avec la précision froide du classicisme piémontais, contrastent singulièrement avec les décors baroques flamboyants qui les entourent — une collision stylistique qui dit beaucoup sur la façon dont les différents pouvoirs successifs ont superposé leurs marques sur cette ville.
📜 Le rappel historique — Les ambo (chaires à prêcher) de Guglielmo di Innsbruck, datés de 1162, furent commandés pour le Duomo de Pise avant d'être transférés à Cagliari en 1312 comme cadeau des Pisans aux Aragonais lors du changement de souveraineté de la ville. Ce transfert d'objets d'art comme monnaie diplomatique était une pratique courante au Moyen Âge. Les deux ambons, richement sculptés de scènes de la vie du Christ et de représentations d'animaux fantastiques, constituent aujourd'hui l'un des ensembles de sculpture romane les plus importants conservés en Sardaigne.
2.3 — Les tours médiévales : la défense mise en beauté
La Torre dell'Elefante et la Torre di San Pancrazio — que nous avions déjà aperçues depuis la mer lors de notre traversée vers le Capo Sant'Elia — se révèlent très différentes vues depuis l'intérieur du Castello. Leur face ouverte sur la ville (le mur arrière absent, remplacé par des galeries de bois) crée une sensation étrange et vertigineuse : une tour de défense qu'on traverse du regard comme une maison ouverte, dont on comprend immédiatement la logique militaire — l'ennemi qui s'en emparerait ne pourrait pas l'utiliser contre ses anciens défenseurs.
La Torre dell'Elefante (dont le nom vient d'un petit éléphant de pierre sculp au-dessus de la porte — l'emblème héraldique de la ville) est aujourd'hui ouverte à la visite. La montée au sommet par l'escalier de pierre récompense avec une vue à 360 degrés sur le Castello, la Marina, la baie et les collines du Sulcis dans le lointain.
💡 Conseil pratique — Les deux tours sont ouvertes au public (entrée payante, environ 3 €). La Torre dell'Elefante propose en saison des visites guidées nocturnes particulièrement recommandées — la vue sur la ville illuminée depuis le sommet est une expérience différente de la visite diurne. Vérifiez les dates sur le site de la Fondazione di Sardegna.
2.4 — Le Museo Archeologico Nazionale : la Sardaigne entière dans une salle
Le Museo Archeologico Nazionale di Cagliari (dans le complexe de la Cittadella dei Musei, sur les remparts ouest du Castello) est, avec le Musée Archéologique d'Athènes, l'un des rares musées méditerranéens qui tient réellement la promesse de faire comprendre une civilisation entière en une visite.
La collection des bronzetti nuragiques — ces petites figurines de bronze coulées à la cire perdue que nous avions évoquées depuis Barumini — est ici présentée dans toute sa diversité : plusieurs centaines de pièces, des guerriers aux archers, des divinités aux personnages ordinaires, des animaux domestiques aux créatures hybrides. Vus ensemble, dans leurs vitrines éclairées avec précision, ils forment un portrait de société d'une cohérence et d'une expressivité remarquables — mieux qu'aucun texte ne pourrait le faire, puisque ce peuple n'en a pas laissé.
La stèle de Nora — l'inscription phénicienne du IXe siècle av. J.-C. qui donne à la Sardaigne son plus ancien nom écrit — est ici. On peut l'approcher à quelques dizaines de centimètres. Ce n'est pas un monument spectaculaire : une plaque de ès sombre, haute d'une cinquantaine de centimètres, couverte de signes cunéiformes phéniciens que l'on ne peut pas lire sans formation spécifique. Mais la conscience de ce qu'elle représente — le premier texte jamais écrit sur cette île, par des marins phéniciens qui ne savaient pas qu'ils traçaient le premier mot d'une très longue histoire — lui confère une gravité que les trésors plus spectaculaires n'ont pas.
📜 Le rappel historique — La cire perdue (a cera persa, lost wax) est une technique de coulée de métal utilisée depuis l'âge du Bronze dans le monde entier — de la Mésopotamie à la Chine, de l'Afrique subsaharienne à la Sardaigne nuragique. Le principe : on sculpte d'abord le modèle en cire, on l'entoure d'un moule en argile réfractaire, on chauffe l'ensemble pour faire fondre et évacuer la cire, puis on coule le métal en fusion dans le moule vide. La qualité du résultat dépend entièrement de la précision du modèle en cire — ce qui en fait une technique qui exige autant de talent de sculpteur que de maîtrise métallurgique. Les bronzetti nuragiques, avec leurs détails anatomiques et leurs expressions saisissantes, témoignent d'une maîtrise technique et artistique que les meilleurs bronziers contemporains admettent sans réserve.
💡 Conseil pratique — Le musée est ouvert du mardi au dimanche, de 9h à 20h (horaires variables selon la saison). Tarif : environ 7 €. Comptez 2h à 3h pour une visite sérieuse — ne sautez pas la section sur la période punique (niveau 2) ni celle sur la période romaine (niveau 3) sous prétexte que les bronzetti nuragiques vous ont déjà pris tout votre temps. Ces deux sections complètent indispensablement la compréhension de ce que vous avez vu à Nora, à Bithia et sur tout le reste de l'île.
Partie III — La Marina et Stampace : vivre dans la ville basse
3.1 — Le marché de San Benedetto : la Sardaigne entière dans un bâtiment
Il existe, à Cagliari, un bâtiment qui dit plus sur la Sardaigne que n'importe quel musée, n'importe quel livre touristique, n'importe quel office du tourisme. C'est le Mercato di San Benedetto — le plus grand marché couvert d'Italie, un édifice des années 1950 situé dans le quartier de Villanova, que les Cagliaritains fréquentent avec la régularité d'un rituel et l'exigence de ceux qui savent exactement ce qu'ils cherchent.
Le bâtiment sur deux niveaux distribue ses activités selon une logique verticale parfaite : le rez-de-chaussée est dédié aux produits de la mer, le premier étage aux produits de la terre. En descendant dans la section poissons un matin de semaine, à neuf heures, j'eus la confirmation de quelque chose que je soupçonnais depuis le début du voyage : la Sardaigne est une île, et cela se voit.
Les étals s'étendent sur des dizaines de mètres — des dizaines de variétés de poissons posés sur la glace, certains encore brillants et raides de la nuit, d'autres déjà découpés et préparés. Des oursins (ricci) ouverts en demi-coques dont la chair orange attend le citron et le pain carasau. Des poulpes (polpi) violacés aux tentacules translucides. Des palourdes (vongole) et des clovisses dans des bassins d'eau de mer. Des anguilles du lac de Molentargius, entières et vivantes dans leurs seaux. De la bottarga di muggine — les œufs de mulet séchés, brun-doré, enveloppés de cire, précieux comme une monnaie — posés comme des reliques sur des nappes blanches.
Et au premier étage, la terre : les fromages (pecorino frais, demi-affiné, affiné, casu axedu légèrement acidulé, fiore sardo fumé), les charcuteries (lardo aux herbes, coppa pressée, salsiccia de toutes les variétés), les olives marinées, l'huile d'olive en bidon de cinq litres, le pane carasau en paquets de papier kraft, les tomates séchées au soleil, les câpres salées, le miel d'arbousier dans des pots de verre sombre.
📜 Le rappel historique — La bottarga (de l'arabe batarekh, "œufs de poisson pressés et salés") est l'un des produits les plus anciens de la gastronomie méditerranéenne — connue des Phéniciens, des Grecs et des Romains sous le nom de tarikhos ou garum. La bottarga sarde est produite principalement à Cabras, sur l'étang de Cabras dans l'Oristanese, à partir des œufs du mulet doré (Mugil cephalus) capturé lors de sa migration automnale depuis l'étang vers la mer. Les poches d'œufs sont salées, pressées entre deux planches, et séchées à l'air pendant deux à quatre mois. Le résultat est un produit d'une concentration aromatique extrême — sel, iode, umami profond — que les Cagliaritains râpent sur les pâtes ou consomment en lamelles fines sur du pain avec de l'huile d'olive. C'est la "truffe de la mer Méditerranée".
3.2 — La Via Roma et les arcades : la promenade de la ville
La Via Roma — l'artère principale du front de mer, qui longe le port sur toute la longueur de la Marina — est l'un des axes urbains les plus caractéristiques de la Sardaigne. Ses portiques (les portici), qui courent sur toute la longueur de la rue du côté des immeubles, sont à la fois une protection contre le soleil d'été et la pluie d'hiver, et un lieu social en soi — un espace de transition entre l'intérieur et l'extérieur, entre la rue et la boutique, entre le mouvement et l'arrêt.
Sous ces portiques, depuis des décennies, se tient la vie publique de Cagliari : les cafés aux chaises débordant sur le trottoir, les kiosques à journaux qui résistent à la dématérialisation de la presse, les marchands de sacs et de lunettes de soleil, les vieux qui lisent les résultats du Cagliari Calcio dans L'Unione Sarda — le journal local dont chaque édition se vend encore à des dizaines de milliers d'exemplaires dans une ville qui n'a pas renoncé au papier.
💡 Conseil pratique — L'aperitivo est une institution à Cagliari, pratiqué avec la sérieux d'un rite religieux. Les meilleurs bars pour l'aperitivo cagliaritain se trouvent dans la Marina (notamment autour de la Piazza Yenne et de la Via Sardegna) et au Castello (terrasse du Bastione ou bars de la Piazza Palazzo). Le rite local : un verre de Vermentino frais ou un Mirto blanc (liqueur de myrte blanc, plus doux que le rouge), accompagné de petits sandwichs (panini) aux charcuteries et fromages sardes. Comptez 5 à 8 € le verre avec accompagnement. L'heure idéale : 19h, quand la lumière du soir dore les façades de la Marina et que la chaleur de la journée se tempère.
3.3 — L'amphithéâtre romain : deux mille ans sous les étoiles
Dans le quartier de Stampace, creusé dans la falaise calcaire du versant ouest du Castello au IIe siècle après J.-C., l'amphithéâtre romain de Cagliari est l'un des monuments de l'Antiquité les mieux conservés d'Italie méridionale.
Pouvant accueillir environ 10 000 spectateurs sur ses gradins taillés directement dans la roche, il fut le cœur de la vie civique romaine de Karalis pendant plusieurs siècles. Des gladiateurs, des combats d'animaux, des représentations théâtrales, des exécutions publiques — tout ce que Rome utilisait pour distraire et gouverner ses populations provinciales se déroula ici, dans cette cuvette de pierre blanche, sous le soleil sarde.
Aujourd'hui, l'amphithéâtre est utilisé chaque été pour des concerts, des opéras en plein air et des spectacles de théâtre antique — une continuité d'usage entre l'antique et le contemporain qui est l'une des caractéristiques les plus fascinantes de la vie culturelle cagliaritaine. Assister à un concert de musique classique ou à une représentation de Shakespeare dans un amphithéâtre romain de deux mille ans, sous un ciel étoilé méditerranéen, est une expérience dont aucune salle de spectacle moderne ne peut donner l'équivalent.
💡 Conseil pratique — La programmation estivale de l'amphithéâtre romain (Estate in Anfiteatro) est disponible sur le site de la Fondazione Forma e Poesia nel Teatro de Cagliari, généralement de fin juin à début septembre. Les billets se vendent rapidement pour les spectacles les plus demandés — réservez en ligne dès que la programmation est publiée (généralement en mai). Emportez un coussin ou un vêtement pour vous asseoir — les gradins de pierre sont durs après deux heures.
Partie IV — La fête de Sant'Efisio : quand la ville entière sort dans la rue
4.1 — Le 1er mai de Cagliari : la procession des processions
Si vous avez la chance d'être à Cagliari le 1er mai, vous assisterez à l'un des spectacles les plus extraordinaires de la Méditerranée — non pas un spectacle au sens touristique, mais une manifestation de dévotion collective qui mobilise des dizaines de milliers de personnes et plusieurs heures de cortège.
La Festa di Sant'Efisio est la fête patronale de Cagliari — dédiée à Efisio de Cagliari, soldat romain converti au christianisme et martyrisé vers 303 après J.-C. La légende dit qu'en 1656, alors que la peste ravageait la ville et menaçait de l'effacer, les Cagliaritains firent le vœu de reconduire chaque année en procession la statue du saint jusqu'à son sanctuaire de Nora (ce même Nora que nous avons visité au début de ce voyage) si la ville était épargnée. La ville fut épargnée. Et depuis 1657, sans une seule interruption — ni les guerres, ni les épidémies, ni les tremblements de terre n'ont réussi à briser le vœu —, la procession a lieu chaque 1er mai.
Ce qui fait la grandeur de la Festa di Sant'Efisio, ce n'est pas seulement la statue du saint qui traverse la ville dans un char fleuri. C'est le cortège des délégations sardes qui l'accompagne — des représentants de centaines de villages de l'île, chacun en costume traditionnel de son village, avec leurs chevaux caparaçonnés, leurs drapeaux, leurs instruments de musique. Pendant plusieurs heures, toute la Sardaigne défile dans les rues de Cagliari — les costumes de la Barbagia côtoient ceux du Sulcis, les broderies de l'Ogliastra croisent les tissages de la Marmilla, les chants en sarde de Dorgali se mêlent aux sonnailles des cavaliers de Oristano.
📜 Le rappel historique — Efisio de Cagliari (en latin Ephysius, mort vers 303 ap. J.-C.) est l'un des saints les plus vénérés de la Sardaigne. Officier dans l'armée romaine, il se convertit au christianisme après une vision du Christ et fut décapité sous l'empereur Dioclétien lors des grandes persécutions de 303. Son culte est attesté à Cagliari depuis le IVe siècle. L'authenticité historique de sa vie est difficile à vérifier — comme pour beaucoup de saints des premiers siècles, les sources sont tardives et mêlées de légendes. Ce qui est historiquement certain, en revanche, c'est la réalité de la dévotion populaire qui lui est portée depuis 1657 : un vœu de ville tenu pendant plus de 360 ans est un fait social et culturel d'une solidité indiscutable, quelle que soit la réalité historique du saint.
4.2 — Les costumes traditionnels sardes : une encyclopédie textile
La Festa di Sant'Efisio est, entre autres choses, la meilleure occasion de voir rassemblés en un même lieu les costumes traditionnels de toute la Sardaigne — un ensemble textile d'une richesse et d'une diversité qui n'a pas d'équivalent en Italie.
Chaque village sarde a son propre costume, reconnaissable au premier coup d'œil par ceux qui les connaissent : la couleur du tablier des femmes, la forme du bonnet des hommes, le motif brodé sur le corsage, la couleur des galons qui bordent la veste. Ces différences ne sont pas cosmétiques — elles encodent l'appartenance à un territoire, à une communauté, à une histoire. Un habitant de Dorgali reconnaît immédiatement le costume de Mamoiada, celui d'Orgosolo, celui d'Oliena — et les porteurs de ces costumes se reconnaissent mutuellement avec la précision de qui sait lire une langue.
Les femmes portent des jupes longues de laine noire ou colorée, des corsages brodés d'or et d'argent, des tabliers de soie ou de velours, des coiffes de tissu blanc ou noir selon les villages. Les hommes portent des pantalons bouffants noirs (berrittas), des vestes brodées, des gilets de peau de mouton (mastruca), et le bonnet rond noir (berritta) qui est peut-être l'élément le plus reconnaissable du costume masculin sarde.
📜 Le rappel historique — Le costume traditionnel sarde n'est pas un habit de théâtre reconstitué — c'est le vêtement ordinaire que portaient encore les Sardes dans leur quotidien au XIXe siècle et au début du XXe. L'auteur D.H. Lawrence, qui visita la Sardaigne en 1921 et en ramena Sea and Sardinia (l'un des livres de voyage les plus lucides jamais écrits sur l'île), fut frappé par la persistance du costume traditionnel dans les villages de l'intérieur — à une époque où l'uniformisation vestimentaire avait déjà balayé la plupart des traditions locales d'Europe. Il y voyait le signe d'une résistance culturelle obstinée — "the last bit of Europe that has not been tamed", écrivit-il.
Partie V — Manger à Cagliari : la table sarde dans tous ses états
5.1 — Les fregola ai frutti di mare : Cagliari dans une assiette
La gastronomie de Cagliari est celle d'une ville-carrefour — une cuisine qui a absorbé des influences de toute l'île (les pâtes de l'intérieur, les fromages de la Barbagia, les légumineuses du Sulcis) et de toute la Méditerranée (les techniques culinaires arabes, espagnoles, génoises, pisanes qui ont successivement traversé la ville) pour produire quelque chose d'entièrement propre à elle.
Le plat le plus emblématique de Cagliari est sans doute la fregola ai frutti di mare — et c'est un plat qui dit tout sur la ville. La fregola est une pâte sarde unique : de petites boules de semoule de blé dur grillées au four, d'un brun doré inégal selon les pièces, qui absorbent les liquides de cuisson avec une voracité de petites éponges. Sur les frutti di mare — palourdes, coques, moules, parfois des langouste ou des cigales de mer selon la saison — la fregola se comporte différemment de toutes les autres pâtes : elle ne devient pas molle, elle reste ferme et légèrement croustillante sur les bords, tout en ayant absorbé le bouillon de mer jusqu'à la saturation.
📜 Le rappel historique — La fregola (ou fregola sarda) serait d'origine berbère selon plusieurs historiens de la gastronomie — un cousin de la berkouks maghrébine (grosse semoule roulée) introduite en Sardaigne par les contacts avec l'Afrique du Nord via les Phéniciens et les marchands arabes. Son nom vient peut-être du latin fricare ("frotter") qui décrit la technique de fabrication : la semoule est frottée entre les paumes avec un peu d'eau jusqu'à former des petites boules, qui sont ensuite séchées et grillées. La fregola était à l'origine un aliment de conserve — les boules séchées se gardaient des mois — destiné aux bergers et aux marins en déplacement. Sa transformation en plat gastronomique est relativement récente (XXe siècle) et doit beaucoup à la cuisine des restaurants cagliaritains.
5.2 — Les malloreddus alla campidanese : la pasta sarde par excellence
Les malloreddus — petites pâtes ridées en forme de coquillage allongé, fabriquées à partir de semoule de blé dur et d'une infusion de safran qui leur donne leur couleur jaune pâle caractéristique — sont le plat de pâtes le plus sarde qui soit. Leur forme, obtenue en faisant rouler chaque pièce sur un panier tressé ou une fourchette, est inimitable mécaniquement — il n'existe pas de machine capable de reproduire exactement la texture irrégulière d'un malloreddus fait à la main.
En version alla campidanese — "à la façon du Campidano", la grande plaine agricole qui s'étend au nord de Cagliari — ils sont servis avec une sauce de salsiccia sarda (saucisse sarde au fenouil et au poivre) mijotée dans la tomate, abondamment couverte de pecorino râpé. C'est une assiette généreuse, sans prétention, dont la saveur directe et charnue dit exactement ce qu'elle veut dire.
5.3 — La bottarga : le luxe ordinaire
La bottarga mérite un paragraphe supplémentaire au-delà de sa présentation au marché — car à Cagliari, elle n'est pas un produit de luxe réservé aux restaurants gastronomiques. C'est un ingrédient ordinaire que les familles achètent au marché de San Benedetto, râpent sur les pâtes du dimanche, coupent en lamelles pour l'aperitivo.
La préparation la plus simple est la meilleure : des spaghetti al dente nappés d'une huile d'olive de qualité (l'amertume herbacée d'une bonne huile extra-vierge sarde est indispensable), quelques lamelles de bottarga coupées très fines, un peu de persil haché, éventuellement du citron. Pas de sel supplémentaire — la bottarga apporte le sien. Pas de parmesan — le concept même serait une faute de goût à Cagliari.
💡 Conseil pratique — Pour un repas de poisson mémorable à Cagliari, le quartier de la Marina concentre les meilleures adresses. Évitez les restaurants qui exposent leur menu en cinq langues depuis la rue (règle valable pour toute la Sardaigne) et cherchez les trattorie sans enseigne lumineuse, avec des tableaux ardoise plutôt que des cartes plastifiées, et une clientèle locale à midi. Le déjeuner du lundi ou du mardi (jours suivant les marchés au poisson) est souvent le meilleur moment pour avoir les produits les plus frais.
Partie VI — Cagliari au quotidien : la ville qui vit
6.1 — Le Poetto : la plage de la ville
À six kilomètres du centre, accessible par la Via Dante ou par le bus CTM (ligne PQ), la plage du Poetto est l'une des plus longues plages urbaines d'Europe — huit kilomètres de sable fin blanc, légèrement gris en réalité (le sable de Poetto est d'origine détritique, non calcaire), flanquée d'un côté par la mer Tyrrhénienne et de l'autre par les étangs de Molentargius.
Le Poetto n'est pas une plage touristique. C'est une plage de ville — la plage des Cagliaritains, qui y viennent après le travail, le week-end, pendant les longues soirées d'été. Le premier secteur depuis la ville est le plus fréquenté et le plus animé, avec ses rangées de cabines balnéaires colorées, ses chioschi (kiosques) qui servent des granitas et des sandwichs, ses terrains de beach-volley. Plus on s'éloigne vers l'est, vers la Sella del Diavolo, plus la plage s'apaise et se vide — jusqu'aux zones quasiment désertes en semaine hors saison.
📜 Le rappel historique — Le mot "Poetto" est d'étymologie incertaine. La théorie la plus répandue le rattache au terme sarde poetu ou poeta — qui pourrait désigner une zone de pâturage ou un terrain marécageux. D'autres étymologies proposent une origine arabe (al-buhayta, "petite lagune") ou espagnole. Cette incertitude étymologique est caractéristique de nombreux toponymes cagliaritains, qui reflètent le passage successif de tant de langues et de cultures sur ce territoire que les origines se brouillent dans les siècles.
6.2 — Le passeggiata et la vie sociale : Cagliari au soir
Vers dix-neuf heures, quand la chaleur du jour se tempère et que la lumière devient cette chose dorée et oblique qui rend toutes les villes méditerranéennes irrésistibles, Cagliari sort dans la rue. C'est l'heure du passeggiata — la promenade du soir, rituel social aussi vieux que la ville elle-même.
Il n'y a rien à faire pendant le passeggiata. On marche. On s'arrête. On salue. On discute de choses qui n'ont pas d'importance et de choses qui en ont beaucoup. On entre dans un bar, on prend un café debout, on repart. On s'assoit sur un banc de la Piazza Yenne et on regarde les autres passer. On monte au Castello pour la vue du soir, on redescend par un escalier différent. On mange une glace. On rentre.
Ce rituel de sociabilité est ce que les sociologues appellent le capital social d'une ville — la richesse invisible qui ne se compte pas en PIB mais qui constitue la différence entre une ville qui vit et une ville qui dort. Cagliari a ce capital en abondance. C'est une ville qui parle à ses habitants, et où les habitants parlent à leurs voisins. Une ville où on se salue, où on discute, où on connaît la serveuse du bar depuis dix ans.
💡 Conseil pratique — Pour s'immerger dans le passeggiata cagliaritain, positionnez-vous sur la Piazza Yenne (cœur du quartier de Stampace, avec ses cafés et ses palmiers), sur la Via Garibaldi (l'artère commerçante de Villanova) ou sur la Via Manno et la Via Garibaldi dans la Marina. Ces rues piétonnes ou semi-piétonnes sont le théâtre principal du rituel vespéral. Participez — ne restez pas spectateur. Prenez un café debout au comptoir. Commandez en italien avec un accent français. Souriez. Vous serez accueilli.
6.3 — Cagliari Calcio : la religion du dimanche
Il existe à Cagliari une religion civile qui transcende toutes les autres, qui unit le Castello et la Marina, le Villanova et Stampace, les anciens et les jeunes, les laïcs et les croyants, les riches et les pauvres : le Cagliari Calcio. Le club de football de la ville, fondé en 1920, qui a connu ses heures de gloire avec le scudetto de 1970 (le seul titre de champion d'Italie jamais remporté par une équipe du sud de Rome) et ses abîmes de relégation en séries inférieures.
En ville, les drapeaux rossoblù (rouge et bleu) flottent aux balcons. Les bars diffusent les matches. Le stade se remplit — souvent plus que sa capacité officielle pour les matches importants. Et les hommes d'âge mûr qui lisent L'Unione Sarda sous les portiques de la Via Roma commentent les performances du Cagliari avec la précision et la passion des commentateurs professionnels.
Partie VII — Informations pratiques sur Cagliari
7.1 — Se déplacer dans la ville
Cagliari est une ville à taille humaine — les quatre quartiers historiques sont tous accessibles à pied depuis la Marina en moins de 20 minutes. Les quartiers modernes (San Benedetto, Is Mirrionis, Pirri) sont moins intéressants pour le visiteur et ne nécessitent pas de déplacement spécifique.
- Le Castello : à pied depuis la Marina (20 minutes par les escaliers, 10 minutes par l'ascenseur du Bastione)
- Le marché de San Benedetto : à pied depuis la Marina (15 minutes)
- L'amphithéâtre romain : à pied depuis le Castello (10 minutes)
- Le Poetto : bus CTM ligne PQ depuis la Via Roma (20 minutes)
- Les lagunes de Molentargius : vélo ou voiture depuis le centre (15 minutes)
7.2 — Quand venir
| Période | Ville | Côte | Particularité |
|---|---|---|---|
| Janvier – mars | Vivante et douce (12-15°C) | Froide mais belle | Hors-saison, prix minimaux |
| Avril – mai | Idéale (18-22°C) | Fraîche mais lumineuse | 1er mai : Festa di Sant'Efisio |
| Juin | Chaude (24-28°C) | Parfaite | Début de saison, encore calme |
| Juillet – août | Très chaude (30-35°C) | Bondée | Fêtes nocturnes, musique en plein air |
| Septembre – octobre | Dorée (22-27°C) | Encore chaude | La meilleure période |
| Novembre – décembre | Pluvieuse mais belle | Hors-saison | Marché de Noël au Castello |
💡 Mon conseil absolu — Mai pour la fête (Sant'Efisio le 1er, ville entière dehors), septembre pour tout (mer chaude, lumière parfaite, ville revenue à elle-même après l'été). Et pour ceux qui veulent Cagliari sans les touristes — décembre et janvier, quand la ville appartient aux Cagliaritains et où la lumière d'hiver sur le Castello est d'une beauté froide et absolue.
7.3 — Où dormir
Cagliari offre un large spectre d'hébergements :
- Dans le Castello : quelques B&B et petits hôtels dans des palazzi historiques restaurés. Plus cher, plus romantique, moins pratique pour les voitures. La vue du matin depuis les remparts vaut tous les suppléments.
- Dans la Marina : le choix le plus pratique pour les restaurants et la vie nocturne. Nombreux hôtels de catégories variées.
- Dans Stampace et Villanova : plus calme, plus résidentiel, plus authentique. Bonne option pour séjourner long.
- En dehors du centre : des hôtels et résidences balnéaires le long du Poetto pour ceux qui veulent la mer à portée immédiate.
7.4 — Ce qu'il faut rapporter de Cagliari
- De la bottarga (en bloc entier sous cire, pas en poudre industrielle) — au marché de San Benedetto
- Du pecorino affiné et du fiore sardo — idem
- Une bouteille de Vermentino di Sardegna et une de Cannonau — dans les bonnes caves de la ville
- Un couteau sarde si vous n'en avez pas acheté à Dorgali
- Le catalogue de l'exposition permanente du Musée Archéologique National
- Sea and Sardinia de D.H. Lawrence (Penguin Classics) — à lire dans l'avion du retour
Épilogue — Ce que Cagliari garde de tout le voyage
C'était le dernier soir. Je montai une dernière fois au Bastione di Saint Remy — par les escaliers, cette fois, pas par l'ascenseur. Il faisait encore chaud. La lumière du soleil couchant transformait le golfe en métal fondu.
Je m'assis sur la balustrade de la terrasse et je regardai. La baie en demi-cercle. Les lagunes de Molentargius à l'est — et les flamants, invisibles d'ici mais présents, que je savais là depuis notre rencontre au-dessus du Poetto lors de la traversée vers le Capo Sant'Elia. Le profil de la Sella del Diavolo à l'extrémité du cap. Et quelque part derrière les collines du Sulcis, Chia, les dunes blanches, les ruines de Bithia, le phare du Capo Spartivento qui allait bientôt s'allumer.
Je pensai à tout ce que j'avais vu depuis ce même point de départ — les semaines passées, les routes empruntées, les vins bus, les pierres touchées. Les bronzetti de Barumini qui regardent depuis leurs vitrines avec leurs yeux vides et puissants. Le ruban bleu de Maria Lai qui court encore dans les ruelles d'Ulassai, quarante ans après avoir été accroché. Les fresques de Galtellì dont la Vierge sans visage regarde depuis des siècles un village qui se vide. Les culurgiones cousus à la main dans les cuisines de l'Ogliastra. La grotte du Bue Marino et ses peintures néolithiques que peu de gens connaissent. La stèle de Nora, là-bas dans le musée au-dessous de moi, qui porte le premier nom écrit de cette île.
La Sardaigne est une île qui n'a cessé d'accumuler du temps. Deux millions d'années de géologie visible, trois mille ans de civilisations superposées, mille ans de langues mêlées, cent ans de routes qui se défont et se refont. Et malgré tout cela — ou peut-être à cause de tout cela — elle reste un endroit où on a l'impression que quelque chose d'essentiel est encore intact. Quelque chose d'antérieur aux discours, aux logos, aux hashtags, aux algorithmes qui ont formaté le reste du monde en destinations interchangeables.
Cagliari regarde la mer sans se presser.
Et la mer, qui a tout vu depuis des millions d'années, regarde Cagliari avec la même tranquillité.
Le dernier flamant rose traversa le ciel en silence, ses ailes rouge et noir dans la lumière déclinante, et disparut derrière les dunes de Molentargius.
La ville s'alluma.
Récit rédigé après plusieurs séjours à Cagliari, capitale de la Sardaigne.
Sources de référence : Francesco Cesare Casula, « Storia di Sardegna », Carlo Delfino Editore, 1994 ; Enrico Atzeni et al., « La Civiltà Nuragica », Electa, 1985 ; D.H. Lawrence, « Sea and Sardinia », 1921 (trad. française : « Mer et Sardaigne », Payot, 1999) ; Museo Archéologique Nazionale di Cagliari, catalogues permanents ; Fondazione Forma e Poesia nel Teatro, archives de l'Estate in Anfiteatro.