
Calasetta, le village bleu de l'île de Sant'Antioco
Fondée par des Ligures au XVIIIe siècle, Calasetta garde ses façades blanches et bleues, ses ruelles à l'italienne et son port de pêche. Depuis l'île de Sant'Antioco, on a une lumière du couchant qui tombe direct sur la mer — à voir une fois dans sa vie.
🔵 Calasetta — Le village bleu de l'île de Sant'Antioco
Récit de voyage à Calasetta, île de Sant'Antioco, province du Sud Sardaigne
Il existe des villages qui ont choisi une couleur. Non pas pour plaire aux photographes ou aux agences de tourisme — mais parce que cette couleur dit quelque chose d'essentiel sur ce qu'ils sont. Calasetta a choisi le bleu. Un bleu particulier — pas le bleu lavande des villages provençaux, pas le bleu électrique des îles grecques, mais un bleu sarde et ligure à la fois, profond comme la mer et délavé comme le ciel de midi, qui court sur les façades des maisons du village avec la régularité d'un accord musical qu'on reconnaît dès la première note. Ce bleu dit : ici, on vient de loin. Et on est resté.
Prologue — L'approche par le bras de mer
Pour aller à Calasetta, il faut d'abord traverser l'île de Sant'Antioco. Et pour traverser Sant'Antioco, il faut franchir le isthme — ce cordon de terre et de pont qui relie l'île à la Sardaigne principale depuis l'Antiquité, d'abord construit par les Romains sur les vestiges d'un passage phénicien encore plus ancien.
La traversée dure quelques minutes, mais elle suffit. On sent physiquement qu'on passe d'un territoire à un autre — la mer de chaque côté de la route étroite, les flamants roses dans les étangs salés à gauche, les barques des pêcheurs amarrées à droite dans la petite lagune où le bleu de l'eau change légèrement selon l'heure et la lumière. Puis Sant'Antioco — la ville principale de l'île, avec sa colline punique et ses ruelles espagnoles — qu'on traverse sans s'arrêter ce matin-là, en gardant la promesse de revenir.
La route vers Calasetta longe ensuite la côte ouest de l'île sur une vingtaine de kilomètres — entre les vignes basses de Carignano et les champs de céréales, avec des vues intermittentes sur la mer et sur l'île de San Pietro qui se devine à l'horizon, petite masse grise-bleue dans le brouillard marin du matin.
Et puis Calasetta apparaît.
Depuis la route en corniche, on voit d'abord les toits — des toits plats ou légèrement inclinés, de tuiles roses et d'enduit blanc, serrés les uns contre les autres sur la langue de terre qui avance vers le détroit. Puis, quand on descend vers le village et qu'on entre dans les premières ruelles, le bleu prend possession de tout. Les façades des maisons, les encadrements de portes et de fenêtres, les murets des jardins, les abords de la jetée — tout ce que les habitants ont peint est bleu. Et cette cohérence de couleur, qui n'est pas imposée par une règle municipale mais maintenue par une tradition collective, donne au village une unité visuelle et une identité que peu de lieux en Méditerranée peuvent revendiquer.
Je garai la voiture sur le front de mer et je posai mes bagages dans une petite chambre dont les volets bleus donnaient sur la mer et sur l'île de San Pietro. En bas, dans la rue, une vieille femme balayait son seuil en parlant seule à voix basse — dans une langue qui n'était ni le sarde ni l'italien mais quelque chose d'autre, de plus ancien et de plus ligure.
J'étais à Calasetta.
Partie I — Les Tabarchins : un peuple qui a navigué deux fois
1.1 — Gênes, Tabarka, l'esclavage et la Sardaigne : un destin en trois actes
L'histoire de Calasetta est l'une des plus extraordinaires de toute la Méditerranée — une histoire de déplacements forcés, d'exils successifs et d'une obstination culturelle qui défie les siècles. Pour la comprendre, il faut remonter au XVIe siècle et à une île minuscule au large de la Tunisie.
Tabarka (aujourd'hui Tabarka en Tunisie) est une île rocheuse de quelques kilomètres carrés, au large de la côte nord-africaine, à mi-chemin entre Tunis et la Sardaigne. En 1540, la famille Lomellini — des marchands génois d'une puissance et d'une influence considérables — obtint du bey de Tunis la concession de l'île en échange d'un prix de rançon pour Dragut, le corsaire barbaresque capturé par Andrea Doria. Cette transaction improbable fut le fondement d'une colonie de pêcheurs et de marchands génois qui s'établirent sur l'île et développèrent un commerce prospère basé sur la pêche au corail rouge — le corail de Méditerranée (Corallium rubrum) dont les eaux autour de Tabarka étaient alors parmi les plus riches du monde.
Pendant cent cinquante ans, les Tabarchins — comme on appellera ces Génois de Tabarka — vécurent sur leur île en développant une culture hybride, à mi-chemin entre la Ligurie de leurs ancêtres et l'Afrique du Nord de leur quotidien. Ils parlaient un dialecte ligure mâtiné d'arabe et d'espagnol. Ils cuisinaient une cuisine de pêcheurs qui mêlait les recettes génnoises aux ingrédients africains. Ils construisaient leurs maisons à plat, à la mode arabe, avec des terrasses sur les toits.
Puis vint la catastrophe. En 1741, le bey de Tunis Ali Pacha fit arrêter la totalité de la population de Tabarka — environ un millier de personnes — et les emmena en esclavage à Tunis. Les Lomellini, dépassés par les événements, ne purent rien faire. En quelques jours, la colonie avait disparu.
📜 Le rappel historique — La capture des Tabarchins en 1741 est l'un des épisodes les moins connus de l'histoire de l'esclavage en Méditerranée. Les captifs furent vendus comme esclaves domestiques et artisans dans les palais et les maisons bourgeoises de Tunis. Beaucoup moururent dans les années qui suivirent. D'autres furent rachetés progressivement — certains par des familles génoises, d'autres par les racheteurs de captifs chrétiens (redemptoristes et trinitaires) qui parcouraient la Méditerranée depuis le Moyen Âge pour libérer les chrétiens captifs en Afrique du Nord. Ceux qui survécurent et furent libérés se retrouvèrent sans île à habiter — leur Tabarka avait été repeuplée par des Berbères après leur départ.
1.2 — L'installation en Sardaigne : une île pour remplacer l'autre
Les Tabarchins libérés de l'esclavage tunisien se retrouvèrent dans la situation la plus précaire qui soit : sans terre, sans maison, sans ressources, mais avec une culture et une langue intactes que plusieurs années d'esclavage n'avaient pas réussi à effacer.
C'est le roi de Sardaigne Charles-Emmanuel III — du royaume de Piémont-Sardaigne — qui leur offrit une solution. En 1769, il accorda aux Tabarchins la colonisation de l'île de San Pietro — une île déserte au large de Sant'Antioco, riche en poissons et en corail, dont personne ne voulait parce qu'elle était trop exposée aux raids barbaresques. Les Tabarchins acceptèrent et fondèrent Carloforte (du nom du roi) — un village ligure en exil qui est encore aujourd'hui l'un des endroits les plus singuliers de toute la Sardaigne.
Mais tous les Tabarchins ne partirent pas pour San Pietro. Une partie de la communauté fut invitée par le même roi à coloniser une deuxième localité — cette fois sur l'île de Sant'Antioco. En 1769 également, un groupe de familles tabarchines fonda Calasetta — du génois Cala Setta, "la crique des sept" (peut-être sept familles fondatrices, peut-être sept rochers, les étymologies populaires sont nombreuses et contradictoires).
Depuis lors — plus de deux cent cinquante ans — les Tabarchins de Calasetta n'ont plus bougé.
📜 Le rappel historique — La colonisation sarde du XVIIIe siècle par les Tabarchins s'inscrit dans la politique de peuplement des zones désertées menée par les rois de Piémont-Sardaigne après leur acquisition de l'île en 1720. La Sardaigne avait perdu une grande partie de sa population côtière sous les effets conjugués des raids barbaresques, des épidémies de peste et de l'émigration vers l'intérieur — les côtes étaient largement désertes et improductives. Les souverains piémontais cherchèrent à repeupler les zones côtières avec des populations déjà expérimentées dans la navigation et la pêche en Méditerranée. Les Tabarchins, pêcheurs de corail et marins depuis des générations, étaient le peuple idéal pour ce projet.
1.3 — Le Tabarchin : une langue vivante entre deux mers
La chose la plus extraordinaire que les Tabarchins aient préservée à travers leurs siècles d'exil, d'esclavage et de réinstallation, c'est leur langue. Le Tabarchino est un dialecte ligure — cousin du génois, du savonais, de l'imériois — qui fut importé à Tabarka au XVIe siècle et s'est maintenu depuis lors à Calasetta et à Carloforte, malgré deux siècles de cohabitation avec le sarde et l'italien, malgré la scolarisation obligatoire en italien, malgré la télévision et internet.
Aujourd'hui, le Tabarchino est encore parlé par la majorité des habitants de Calasetta âgés de plus de cinquante ans, et par un nombre significatif de jeunes qui ont choisi de l'apprendre et de le transmettre. C'est une langue de l'intimité — celle qu'on entend dans les cuisines, dans les bateaux de pêche, sur les bancs du front de mer le soir. Pas la langue des discours ou des administrations — la langue des émotions et des relations.
L'écouter parler sans le comprendre est une expérience étrange et belle : on reconnaît des racines latines, des consonances qui évoquent vaguement l'espagnol ou le provençal, des intonations qui n'ont rien de sarde. C'est la Ligurie du XVIe siècle, conservée dans l'ambre de l'isolement insulaire et de la volonté collective de ne pas oublier.
📜 Le rappel historique — Le Tabarchino est classifié par les linguistes comme une variante du génois médiéval, appartenant à la famille des langues gallo-italiques importées en Italie du sud et dans les îles lors des colonisations médiévales et modernes. Il présente des caractéristiques phonétiques archaïques qui permettent aux linguistes de dater son "départ" de Ligurie au XVIe siècle avec une relative précision — certaines évolutions phonétiques qui eurent lieu en génois après 1600 n'y apparaissent pas, attestant que la séparation du dialecte-souche eut lieu avant ces changements. Le Tabarchino est aujourd'hui protégé par la loi italienne (loi 482/1999 sur les minorités linguistiques) et par la Région Sardaigne. Des cours sont proposés dans les écoles de Calasetta et de Carloforte.
Partie II — Le village bleu : marcher dans Calasetta
2.1 — Les ruelles et les façades : comprendre le bleu
Le bleu de Calasetta n'est pas uniforme — c'est sa première surprise. En s'y promenant attentivement, on découvre une palette de bleus qui dit beaucoup sur les histoires de chaque maison et de chaque famille. Il y a le bleu très pâle, presque blanc, des façades anciennement chaulées et repeintes si souvent que la couleur a perdu son intensité originale. Il y a le bleu azur vif des maisons récemment refaites, dont la peinture neuve brille dans le soleil de midi. Il y a le bleu marine foncé de certains volets et encadrements, choisi pour contraster avec le blanc du mur. Et il y a le bleu gris, mélancolique, de quelques façades abandonnées dont la peinture s'écaille lentement depuis des années sans que personne ne la renouvelle.
Ces variations racontent l'état des familles. Une façade fraîchement bleue dit que quelqu'un est revenu, a rénové, a investi. Une façade écaillée dit l'inverse — la maison est vide, les enfants sont partis, personne ne repeint plus. Et entre les deux, les façades à mi-chemin qui ont été retouchées localement, là où la peinture tombait le plus, mais laissées incomplètes — les maisons des gens qui font ce qu'ils peuvent.
📜 Le rappel historique — La tradition des maisons peintes en bleu dans les villages méditerranéens n'a pas une origine unique ou une explication définitive. Dans plusieurs régions côtières de la Méditerranée (èce, Maroc, certaines côtes italiennes et sardes), le bleu fut historiquement associé à la protection contre le mauvais œil — la croyance voulait que le bleu, couleur du ciel et de la mer, éloignât les esprits mauvais. Une autre hypothèse, plus prosaïque, suggère que le bleu était la couleur d'enduit la moins chère à produire localement — à base de sulfate de cuivre (un sous-produit de la pêche au corail et de la fabrication de filets de pêche traités au sulfate) ou d'indigo importé. À Calasetta, la tradition du bleu est associée à l'identité tabarchine — une façon de marquer visuellement la différence culturelle avec le reste de la Sardaigne.
2.2 — La jetée et le port : la mer au bout de chaque rue
Le port de Calasetta est le cœur battant du village — le lieu où toutes les ruelles finissent, où la journée commence pour les pêcheurs et termine pour les promeneurs. C'est un port à double usage : d'un côté, les bateaux de pêche — des pointus à moteur dont les coques bleues et blanches jouent parfaitement avec les façades du village, chargés de nasses et de filets au retour de la nuit — et de l'autre, les ferries qui font la traversée vers l'île de San Pietro toutes les heures en haute saison.
Le matin, quand les pêcheurs rentrent, le port sent le gasoil et la mer profonde — ce mélange d'iode, de mazout et de poisson frais qui est l'odeur universelle des ports de pêche actifs. Les caisses de polyester blanc s'accumulent sur le quai. Les mouettes hurlent. Les chalutiers se rangent dans leur ordre habituel.
Le soir, quand les pêcheurs sont rentrés chez eux et que les touristes envahissent doucement la jetée pour regarder le coucher du soleil sur San Pietro, le port change de visage — plus doux, plus coloré, avec les enfants qui courent entre les bollards et les anciens assis sur leurs bancs habituels qui regardent les nouvelles générations avec la patience de ceux qui ont tout le temps du monde.
💡 Conseil pratique — Le ferry Calasetta-Carloforte (Saremar ou Delcomar selon la saison) fait la traversée en 30 minutes environ. Les départs sont fréquents en saison (toutes les heures ou toutes les deux heures). Tarif aller : environ 3 à 5 € par personne + voiture si vous l'emmenez. Il est possible — et fortement recommandé — de faire l'aller-retour dans la journée pour visiter Carloforte et son caractère tabarchin unique.
2.3 — L'église de la Trinità : le blanc et le bleu
Au centre du village, l'église della Santissima Trinità domine la place principale depuis sa façade baroque tardive — une façade sobre, blanche, avec ses deux clochers asymétriques qui dépassent les toits des maisons comme deux points d'exclamation dans le ciel bleu. Elle fut construite en 1785 par les premiers Tabarchins de Calasetta, seize ans après leur arrivée — le temps de poser les fondations d'un village avant de penser à élever un sanctuaire.
L'intérieur est simple et lumineux — des murs blancs, un plafond à caissons de bois peint, quelques retables en style naïf qui disent la piété populaire plus que la sophistication artistique. La statue de la Vierge que les Tabarchins avaient emportée de Tabarka lors de leur départ — leur bien le plus précieux, le seul objet de leur île perdue qu'ils refusèrent de laisser derrière eux — est conservée dans une niche latérale. Elle a traversé l'esclavage tunisien et le reéstablissement sarde. Elle est la continuité matérielle de tout ce voyage.
2.4 — Les moulins à vent : les géants du vent de ponant
Sur les hauteurs qui dominent Calasetta du côté ouest, plusieurs moulins à vent — dont certains sont encore partiellement debout — témoignent de l'activité agricole des premiers colons tabarchins. Ces moulins à tours cylindriques de granit, avec leurs mécanismes de meule aujourd'hui arrêtés depuis longtemps, étaient utilisés pour moudre le blé que les Tabarchins cultivaient dans les terres agricoles de l'île de Sant'Antioco.
Depuis leur base, la vue embrasse tout le détroit entre Sant'Antioco et San Pietro — une étendue de mer d'un bleu sombre, parsemée en cette saison des silhouettes noires des bateaux de pêche, avec Carloforte visible sur sa côte nord-orientale de San Pietro. Par vent de ponant (le vent d'ouest qui souffle avec violence sur cette côte exposée), les moulins tournaient. Aujourd'hui, ce sont les éoliennes qui tournent dans les collines derrière eux — la même énergie, la même direction du vent, une technologie différente.
💡 Conseil pratique — Les moulins à vent de Calasetta sont accessibles par un sentier pédestre depuis le centre du village — compter 15 minutes de montée sur un chemin de terre. La vue depuis les moulins est particulièrement belle en fin d'après-midi quand le soleil descend sur San Pietro et que la mer entre les deux îles devient cuivrée. Pas d'entrée payante, pas de services — juste le vent et la vue.
Partie III — Les plages de Calasetta : le sable de deux mers
3.1 — La Spiaggia Grande : la plage du village
La Spiaggia Grande (la "Grande Plage") de Calasetta est la plage principale — un croissant de sable fin couleur crème qui s'étire sur plusieurs centaines de mètres immédiatement au nord du village, avec l'île de San Pietro visible en face et le détroit de Calasetta entre les deux. Cette plage a quelque chose que peu d'autres plages sardes ont : elle est exposée à l'ouest, ce qui signifie que c'est la plage des couchers de soleil, celle où le soir devient un spectacle.
L'eau y est peu profonde sur une grande distance — le fond remonte doucement, idéal pour les enfants et pour ceux qui aiment barboter longuement. La transparence est remarquable en dehors des périodes de vent (le maestrale peut agiter les eaux et remonter du sable en suspension pendant deux à trois jours).
3.2 — La Salina et Sottotorre : les plages des initiés
À quelques kilomètres au nord de Calasetta, les plages de La Salina et de Sottotorre sont moins connues et moins fréquentées — deux criques entre des rochers de granit rose aux formes arrondies, avec un sable légèrement plus grossier et une eau d'un vert plus profond que la Spiaggia Grande.
La Salina tient son nom des salines qui occupaient autrefois ce secteur — des bassins d'évaporation où le sel marin était récolté chaque été, une activité qui fit la prospérité de Sant'Antioco depuis l'Antiquité punique. Les salines sont aujourd'hui en grande partie abandonnées, leurs digues de terre effondrées laissant la mer reprendre les bassins. Mais en automne, quand les eaux peu profondes des anciens bassins se colorent en rose et en rouge sous l'effet des algues halophiles, le paysage de La Salina prend des teintes de tableau qui ne ressemblent à rien d'autre.
📜 Le rappel historique — La production de sel marin dans le Sulcis-Iglesiente remonte à l'Antiquité phénicienne — les Phéniciens, dont la conservation du poisson au sel était une industrie fondamentale, avaient identifié dès leur arrivée les zones côtières propices à l'évaporation. Les salines de Sant'Antioco et du Sulcis furent actives pendant des millénaires — romaines, puniques, médiévales, modernes — et constituèrent pendant longtemps l'une des principales ressources économiques de la région. Le déclin des salines sardes date du XXe siècle, quand la concurrence du sel minéral extrait des carrières intérieures et l'augmentation des coûts de main-d'œuvre rendirent la production côtière non rentable.
3.3 — Le mistral et la mer : quand le vent décide
La côte de Calasetta est l'une des plus exposées de la Sardaigne méridionale au maestrale — le vent du nord-ouest qui peut souffler plusieurs jours consécutifs avec des vitesses dépassant les 100 km/h lors des épisodes les plus forts. Ce vent est à la fois la malédiction et la bénédiction de Calasetta : il rend la baignade impossible pendant ses épisodes violents, mais il maintient l'air d'une pureté et d'une fraîcheur exceptionnelles, il tient éloignés les moustiques et les insectes, et il donne à la lumière de cette côte une qualité photographique — nette, contrastée, sans brume — qui attire les peintres et les photographes depuis que ces activités existent.
Les pêcheurs de Calasetta ont appris depuis des générations à lire le vent avant de sortir en mer — les nuances de couleur du ciel à l'ouest le soir, la façon dont les nuages s'accumulent sur les crêtes de l'île de San Pietro, le comportement des oiseaux marins qui rentrent ou restent. Cette météorologie populaire, transmise de père en fils dans une langue ligure, est un savoir aussi précis et aussi opérationnel que les bulletins des applications météo modernes — et plus rapide que ces dernières pour les décisions urgentes.
Partie IV — La cuisine tabarchine : la Ligurie en Sardaigne
4.1 — La buridda : le ragoût de la mer
La cuisine de Calasetta est celle d'un peuple de pêcheurs génois qui cuisine depuis deux siècles et demi avec les poissons de la mer sarde. Le résultat est quelque chose d'unique — ni ligurien ni sarde, mais les deux simultanément, avec des emprunts à l'Afrique du Nord que les siècles tabarchins n'ont pas totalement effacés.
Le plat le plus emblématique de la cuisine tabarchine est la buridda — un ragoût de poisson dans une sauce aux tomates, aux câpres, aux olives et aux pignons de pin qui trahit immédiatement son ascendance ligure. La buridda génoise classique est un plat d'hiver, épais et généreux, fait avec du poisson séché ou salé. La version tabarchine de Calasetta est plus légère et plus fraîche, faite avec le poisson du jour — rascasse, grondin, saint-pierre selon la saison et la pêche — dans une sauce relevée de finocchietto marino (fenouil sauvage marin qui pousse sur les rochers de la côte) et de vino bianco local.
Je la mangeai le premier soir dans une trattoria du front de mer dont les tables débordaient sur le trottoir. Le patron — un homme d'une cinquantaine d'années dont les mains, le cuir tanné et les yeux clairs disaient le pêcheur autant que le restaurateur — apporta la cocotte directement sur la table avec du pain grillé à l'ail pour saucer. La buridda sentait le safran et la mer. Le vin était un Vermentino di Sardegna frais, légèrement salin, qui accordait parfaitement avec le plat.
"Mia nonna la faceva uguale," dit-il en posant la cocotte. "Con lo stesso pesce, la stessa ricetta. Da sempre."
Depuis toujours. C'est exactement cela.
📜 Le rappel historique — La buridda (du ligure buridda, d'étymologie incertaine — peut-être de l'arabe murrīd, "ragoût épicé") est un plat qui incarne parfaitement l'histoire de la cuisine ligure : une cuisine de marins et de commerçants qui ont voyagé loin et ramené dans leurs marmites des ingrédients et des techniques qu'ils ont mêlés à leurs recettes d'origine. Les câpres viennent de Pantelleria, les pignons de pin de Provence ou de Catalogne, le safran d'Espagne ou du Moyen-Orient, les tomates d'Amérique (introduites en Europe au XVIe siècle et intéées dans la cuisine génoise dès le XVIIe). La buridda tabarchine de Calasetta est la version la plus méridionale et la plus isolée de ce plat-monde.
4.2 — La farinata : la tradition génoise sur la mer sarde
La farinata — cette galette de farine de pois chiches, d'huile d'olive et d'eau cuite au four à bois dans un grand plat rond de cuivre — est l'autre emblème de la cuisine tabarchine. Dans toute la Ligurie, la farinata est un street food populaire, vendue dans les farinotti (les boulangeries spécialisées) aux heures de pointe du matin et du midi. À Calasetta, elle a traversé l'exil et l'esclavage avec les Tabarchins et elle se vend encore, dans quelques boulangeries du village, fraîchement sortie du four à bois, croustillante et parfumée.
La bonne farinata est d'une finesse extrême — à peine un centimètre d'épaisseur, avec une croûte légèrement grillée sur le dessus et un intérieur humide et fondant. Elle se mange nature, avec juste du poivre noir fraîchement moulu — et rien d'autre, surtout pas de garnitures qui masqueraient la saveur de la farine de pois chiches et de l'huile d'olive. C'est un aliment qui n'a besoin de rien pour être complet.
💡 Conseil pratique — La farinata de Calasetta se trouve dans les boulangeries artisanales du centre du village, généralement le matin entre 9h et 12h (elle se vend vite). Cherchez les boulangeries qui ont un four à bois — la farinata cuite au four électrique est correcte mais n'a pas la croûte caractéristique du bois. À Carloforte sur San Pietro, la même tradition existe sous le nom local de fainâ — la traversée en ferry pour goûter les deux versions dans la même journée est une expérience de variation sur thème culinaire qui vaut le détour.
4.3 — La bottarga di tonno : le trésor de la pêche au thon
La mattanza — la pêche traditionnelle au thon rouge en Méditerranée — est une pratique ancienne de plusieurs millénaires qui fut le fondement économique de toute la région de Sant'Antioco et de San Pietro pendant des siècles. Les madrague (les pièges à thon, tonnara en italien) installées dans le détroit entre les deux îles étaient, à leur apogée, parmi les plus productives de Méditerranée occidentale.
La mattanza traditionnelle de Carloforte (sur San Pietro) est la plus connue — un rituel collectif d'une violence et d'une beauté à la fois brutale et codifiée, qui réunissait tout le village autour de la mise à mort des thons dans le camera della morte (la chambre de la mort), sous la direction du rais (le chef de la mattanza, titre arabe hérité du contact avec la Méditerranée africaine). La mattanza de Carloforte est aujourd'hui symbolique — les thons rouges sont devenus si rares dans la Méditerranée que la pêche n'est plus viable économiquement — mais elle fut pendant des siècles la principale source de revenus de toute la région.
Ce qui reste de cette tradition dans l'assiette, c'est la bottarga di tonno — les œufs de thon rouge séchés et pressés, d'un brun foncé intense et d'un arôme puissant qui dépasse en force et en concentration la bottarga di muggine de Cabras. La bottarga di tonno se râpe ou se tranche en lamelles très fines sur des spaghetti aglio e olio, sur des bruschette d'huile, ou simplement nature avec un peu de citron. C'est le goût concentré de la mer profonde — une expérience gustative qui n'a pas d'équivalent dans la cuisine méditerranéenne ordinaire.
📜 Le rappel historique — La mattanza (de l'arabe maṭana, "tuer") est une technique de pêche collective au filet dont les origines remontent à l'Antiquité phénicienne et carthaginoise dans la Méditerranée. Son fonctionnement repose sur un système complexe de filets dirigeants qui canalisent les thons migrateurs vers un enclos terminal (la camera della morte) où ils sont encerclés et mis à mort à la lance. La dernière mattanza productive de Carloforte eut lieu en 2015. Depuis lors, les quotas européens de pêche au thon rouge (Thunnus thynnus) et la raréfaction de l'espèce dans la Méditerranée — liée à des décennies de surpêche industrielle — ont rendu la pratique non viable.
Partie V — Sant'Antioco : la ville sur le tofet
5.1 — L'île de Sant'Antioco : couches de temps
L'île de Sant'Antioco est la plus grande île satellite de la Sardaigne — environ 100 km² de collines de granit et de calcaire, reliée à la grande île par l'isthme romain. Son histoire est l'une des plus riches et des plus denses de toute la Sardaigne : fondée par les Phéniciens au VIIIe siècle avant J.-C. sous le nom de Sulcis, elle fut l'un des principaux centres puniques de la Méditerranée occidentale avant de devenir une ville romaine florissante, puis de décliner lentement jusqu'à l'état de gros bourg qu'elle est aujourd'hui.
La ville de Sant'Antioco — le chef-lieu de l'île, à environ 15 kilomètres de Calasetta — porte les marques de toutes ces couches. Une colline punique et romaine dont les fouilles ont livré des milliers d'objets. Des nécropoles phéniciennes dont certaines hypogées furent réutilisées comme habitations jusqu'au XXe siècle. Une église baroque construite sur les fondations d'une basilique paléochrétienne elle-même construite sur un temple punique.
📜 Le rappel historique — Sulcis (l'ancienne ville phénicienne sur l'île de Sant'Antioco) fut fondée vers 730-720 av. J.-C. par des colons phéniciens venus probablement du Levant. Elle était l'une des premières colonies phéniciennes de la Sardaigne et l'une des plus importantes — une cité-État qui contrôlait le commerce de la région et maintint une indépendance politique notable même sous domination carthaginoise. Les fouilles archéologiques du XXe siècle ont mis au jour des structures remarquables : un cothon (bassin portuaire artificiel phénicien), un ensemble de maisons puniques bien conservées, des hypogées funéraires et surtout — l'un des plus grands et des plus riches tofets de toute la Méditerranée.
5.2 — Le tofet de Sulcis : la plus grande nécropole punique
Le tofet de Sulcis est, avec celui de Carthage, le plus important espace funéraire punique connu au monde. Situé sur la colline qui domine le port de Sant'Antioco, il s'étend sur plusieurs hectares et a livré plusieurs milliers d'urnes cinéraires contenant des restes incinérés — d'enfants en bas âge majoritairement, selon les analyses ostéologiques, mais aussi d'animaux.
Ce tofet est plus riche et mieux documenté que celui de Nora que nous avions visité au début de ce voyage. Les stèles votives qui le parsèment — certaines encore debout, d'autres couchées parmi les herbes — portent des inscriptions dédicatoires à Tanit et à Baal Hammon, des représentations du signe de Tanit, des têtes de Bes, des croissants de lune. La densité de ces stèles — parfois entassées les unes sur les autres sur plusieurs mètres de profondeur stratigraphique — témoigne d'une utilisation intensive du site pendant plusieurs siècles.
Le Museo Civico Archeologico di Sant'Antioco (Villa Sulcis) conserve une partie des trouvailles du tofet et des fouilles de Sulcis — une collection qui égale en importance celle du Musée Archéologique de Cagliari pour les périodes phénicienne et punique.
💡 Conseil pratique — La visite du tofet de Sulcis et du musée de Sant'Antioco constitue une demi-journée complète depuis Calasetta. Tarif combiné tofet + musée : environ 7 à 10 €. Le tofet est accessible librement (site en plein air, visite libre). Le musée propose des visites guidées en plusieurs langues sur réservation. Combinez avec une visite du Museo Etnografico attenant, qui présente les costumes et l'artisanat de l'île de Sant'Antioco.
Partie VI — Carloforte et San Pietro : l'autre village tabarchin
6.1 — La traversée vers San Pietro : trente minutes vers un autre monde
La traversée en ferry depuis Calasetta vers Carloforte sur l'île de San Pietro est, comme toutes les traversées en Méditerranée, un moment suspendu entre deux mondes. Le bateau longe d'abord la côte de Sant'Antioco, puis coupe le détroit — une dizaine de kilomètres de mer souvent animée, bleu-vert selon la lumière, que les dauphins Tursiops truncatus traversent régulièrement depuis leur quartier dans le golfe de Palmas.
Carloforte est la jumelle de Calasetta — fondée la même année (1769), par le même décret royal, par les mêmes Tabarchins libérés de l'esclavage tunisien. Les deux villages partagent la langue, la cuisine et les origines, mais pas exactement le même caractère. Calasetta est plus petite, plus humble, plus sarde d'aspect. Carloforte est plus grande (environ 6 000 habitants), plus animée, avec un port de plaisance important et une vie touristique plus développée.
Ses ruelles colorées — pastels de Ligurie sur une île méditerranéenne — ses caruggi (les ruelles génaises en escalier) qui montent depuis le port vers la forteresse sabaude, ses bars où on entend le Tabarchino se mêler à l'italien, ses trattorias qui servent la mattanza en boîte de conserve artisanale (le thon rouge salé à l'ancienne, dernier vestige de l'industrie qui fit la richesse de l'île) font de Carloforte l'une des destinations les plus insolites et les plus attachantes de la Sardaigne.
💡 Conseil pratique — Une journée entière sur San Pietro est idéale. Le matin à Carloforte (marché, ruelles, musée de la mattanza), l'après-midi sur les plages de l'île (Cala Fico, Cala Vinagra, les deux plus belles) en navette ou à vélo de location. Le ferry du retour vers Calasetta part jusqu'en fin de soirée en haute saison. Emportez de quoi pique-niquer si vous prévoyez les plages — les services sont réduits sur les criques isolées.
6.2 — Le cascà : le couscous tabarchin
Le lien le plus direct entre les Tabarchins et leur passage en Afrique du Nord est dans leur cuisine — et nulle part de façon plus évidente que dans le cascà, le plat tabarchin qui est une version directement héritée du couscous berbère et tunisien.
Le cascà de Calasetta et de Carloforte est cuit à la vapeur dans un couscoussier (le cuscussera en Tabarchino), mais sa préparation diffère du couscous maghrébin sur plusieurs points : la semoule est plus grossière, la sauce est à base de légumes locaux et de poisson plutôt que de viande (une adaptation marine de la recette terrestre africaine), et les épices — cumin, coriandre, cannelle — sont présentes mais plus discrètes que dans les versions nord-africaines.
C'est un plat du vendredi à Calasetta — le vendredi étant historiquement le jour de jeûne partiel chrétien où on ne mangeait pas de viande. Un plat d'héritage qui dit en une bouchée trois continents, deux religions et cinq siècles d'histoire.
Partie VII — Informations pratiques
7.1 — Quand venir
| Période | Mer | Village | Météo | Particularités |
|---|---|---|---|---|
| Mars – avril | Froide (16-17°C) | Vivant mais calme | Maestrale possible | Farinata dans les boulangeries, tofet sans foule |
| Mai – juin | Idéale (20-23°C) | Parfait équilibre | Ensoleillé, peu de vent | Meilleure période globale |
| Juillet | Chaude (25-27°C) | Animé, bateaux nombreux | Fort maestrale possible | Fête patronale de Sant'Antioco |
| Août | Très chaude (27-28°C) | Bondé de vacanciers | Chaud, parfois vent | Haute saison maximale |
| Septembre ⭐ | Chaude et calme (25°C) | Village retrouvé | Lumière extraordinaire | Meilleure période |
| Octobre | Encore agréable (21°C) | Retour à la vie locale | Risques de pluies | Pêche active, pas de touristes |
💡 Mon conseil — Juin pour la découverte du village sans foule et la mer déjà chaude. Septembre pour tout — mer à son maximum, lumière qui dore les façades bleues, village dans son rythme réel. Evitez le mois d'août si vous cherchez le village plutôt que la plage.
7.2 — Comment s'y rendre
- En voiture : depuis Cagliari, SS130 vers Iglesias puis SS126 vers Sant'Antioco, traverser l'île et rejoindre Calasetta par la route côtière ouest. Environ 100 km, 1h30. Traverser l'île de Sant'Antioco dans sa longueur est déjà une expérience en soi.
- Ferry Calasetta-Carloforte : départs fréquents depuis le port de Calasetta (toutes les 1h à 2h selon la saison).
7.3 — Où dormir
- À Calasetta : des B&B dans les maisons bleues du centre historique — l'option la plus authentique pour vivre le village de l'intérieur. Certains propriétaires parlent encore le Tabarchino entre eux.
- À Sant'Antioco : plus d'options et de services, à 15 km de Calasetta.
- À Carloforte : pour une nuit dans l'autre village tabarchin — quelques petits hôtels et B&B de charme dans les ruelles colorées.
7.4 — Ce qu'il faut rapporter
- De la bottarga di tonno (en tranches sous vide dans les épiceries du port) — si vous en trouvez, c'est plus rare et plus intense que la bottarga de mulet
- Une conserve de thon rouge artisanale de Carloforte — dans l'huile d'olive, avec les flocons entiers
- Du Carignano del Sulcis (le vin rouge produit sur Sant'Antioco et dans la région) — à la cave cooperative de la ville
- Et si vous trouvez un enregistrement de chants en Tabarchino — une langue qui mérite d'être entendue
Épilogue — Ce que le bleu préserve
Je passai ma dernière soirée à Calasetta assis sur le banc de la jetée, face au détroit et à l'île de San Pietro dont les lumières commençaient à s'allumer une à une dans la nuit tombante. Derrière moi, le village s'animait pour le passeggiata — des familles, des couples, des groupes d'adolescents qui faisaient les mêmes cent mètres de promenade en aller-retour que leurs parents et leurs grands-parents avant eux.
J'entendis deux vieilles femmes passer derrière moi en conversant. Elles parlaient Tabarchino — un flot de sons dont je reconnaissais les consonances sans comprendre les mots, avec ces intonations ligures qui donnent à la langue une musicalité descendante, comme si chaque phrase finissait en s'inclinant vers la mer.
Je pensai à tout ce chemin. De Gênes à Tabarka, de Tabarka à l'esclavage de Tunis, de Tunis à cette jetée de Calasetta, sur cette île sarde que leurs ancêtres ne connaissaient pas. Plus de deux cents ans à maintenir une langue dans un contexte qui ne la reconnaissait pas, à peindre les maisons en bleu pour dire qu'on venait de loin et qu'on était resté, à cuisiner la buridda et la farinata sur une mer qui n'était pas la leur et qui était devenue la leur.
Le bleu de Calasetta n'est pas une couleur décorative. C'est une déclaration d'identité. Il dit : nous sommes ici depuis longtemps. Nous parlons une langue que vous ne comprenez pas. Nous cuisinons des plats que vos grand-mères ne connaissaient pas. Et nous peindrons nos murs en bleu aussi longtemps que nous serons là.
C'est peut-être la forme de résistance la plus douce — et la plus durable — qui soit.
Récit rédigé après plusieurs séjours à Calasetta, visites du tofet de Sulcis, traversées vers Carloforte et déambulations dans les ruelles bleues de l'île de Sant'Antioco.
Sources de référence : Fiorenzo Toso, « Il Tabarchino », in « Rivista Italiana di Dialettologia », 2004 ; Museo Civico Archeologico Villa Sulcis, Sant'Antioco, catalogues permanents ; Maria Grazia Melis, « Sulcis tra Fenici e Punici », Carocci Editore, 2007 ; Associazione Culturale Tabarchina di Calasetta, archives historiques.


