Ulassai, le village relié à la montagne par un ruban bleu
Ulassai est le village de Maria Lai, artiste textile qui a tissé un fil bleu entre toutes les maisons en 1981 pour « lier la montagne à la mer ». Autour, les Tacchi d'Ogliastra, des falaises verticales et la cascade Lequarci.

🎀 Ulassai — Le village relié à la montagne par un ruban bleu
Récit de voyage à Ulassai, Ogliastra, province de Nuoro, Sardaigne
Imaginez un village entier cousu à sa montagne par un fil. Non pas métaphoriquement — réellement. Un ruban de tissu bleu, passant de maison en maison, de fenêtre en fenêtre, de porte en porte, jusqu'aux rochers qui dominent les toits. Imaginez cela un matin de septembre 1981. Et vous commencerez à comprendre ce qu'est Ulassai — un lieu où l'art n'est pas dans les musées, mais dans l'air même qu'on respire.
Prologue — L'Ogliastra, territoire de l'excès
Il existe en Sardaigne une région dont le nom lui-même semble contenir une promesse d'étrangeté : l'Ogliastra. Coincée entre le Supramonte à l'ouest, la mer Tyrrhénienne à l'est, les Barbagie au nord et le Sarrabus au sud, l'Ogliastra est la province la moins peuplée de l'île — peut-être de toute l'Italie. Des gorges inaccessibles, des plateaux calcaires suspendus dans le ciel, des villages perchés sur des éperons rocheux que la géologie semble avoir posés là exprès pour décourager les visiteurs pressés.
C'est dans ce territoire de l'excès — excès de beauté, excès de silence, excès de minéralité — que se niche Ulassai. Un village de quelque 1 400 âmes, assis à 700 mètres d'altitude au pied des Tacchi — ces hauts plateaux calcaires aux parois verticales qui sont l'une des formations géologiques les plus spectaculaires de Méditerranée. Le nom tacchi vient du sarde et signifie "talons" : des talons de géant plantés dans la terre depuis l'ère secondaire, quand ce qui est aujourd'hui la montagne était encore le fond d'une mer tropicale.
Ce matin-là, j'avais quitté Lanusei — la petite capitale de l'Ogliastra — par une route qui grimpait en lacets serrés entre les chênes-lièges et les lentisques. À chaque virage, un nouveau pan de falaise surgissait dans le ciel, blanc et vertical, avec cette façon qu'ont les calcaires de l'Ogliastra d'absorber la lumière du matin et de la rendre dorée. Et puis Ulassai était là, au creux d'un cirque naturel, les maisons de granit grises et ocres serrées les unes contre les autres sous la garde des Tacchi.
Je sus immédiatement que je n'étais pas en train d'arriver dans un village ordinaire.
Partie I — Ulassai dans l'histoire : une vie entre la roche et l'abîme
1.1 — Les origines : quand l'homme choisit la hauteur
Comme toute la Sardaigne intérieure, le territoire d'Ulassai est habité depuis la plus haute préhistoire. Les Tacchi et leurs falaises offraient aux populations de l'âge du Bronze à la fois une position défensive naturelle et une réserve d'eau — les fissures dans le calcaire alimentant des sources et des grottes-citernes que les Nuragiques surent exploiter.
Des nuraghi ponctuent les hauteurs environnantes — notamment le Nuraghe Serbariu et plusieurs structures plus modestes dispersées dans le maquis. La vallée du Saramia, en contrebas du village, conserve des traces d'occupation continue depuis le Néolithique : outils en obsidienne, fragments de céramique imprimée, structures d'enclos pastoraux dont les formes primitives se retrouvent dans les bergeries encore en activité aujourd'hui.
L'implantation du village sur son site actuel remonte probablement au Moyen Âge, dans la logique de repli défensif commun à tout l'intérieur sarde après les incursions arabes et les troubles de la fin de l'Empire romain d'Orient. S'installer en hauteur, avec le dos à la falaise, c'était se donner le temps de voir venir le danger.
📜 Le rappel historique — Les Tacchi d'Ogliastra sont des formations géologiques issues d'un processus de karstification amorcé il y a environ 200 millions d'années, quand la région était recouverte par une mer peu profonde. Les sédiments calcaires accumulés au fond de cette mer furent progressivement soulevés par les mouvements tectoniques, puis sculptés par l'érosion différentielle — les roches les plus dures résistant sous forme de plateaux verticaux (les tacchi) tandis que les roches plus tendres s'effaçaient autour. Le résultat est une succession de "mesas" — des tables de pierre aux parois vertigineuses — qui évoquent davantage les paysages de l'Utah ou de la Cappadoce que la Méditerranée.
1.2 — L'Ogliastra aragonaise et espagnole : l'isolement comme destin
Intégrée au Royaume de Sardaigne après la conquête aragonaise du XIVe siècle, l'Ogliastra fut longtemps considérée comme l'une des régions les plus "inutiles" de l'île du point de vue colonial : pas de grands ports, pas de plaines agricoles facilement exploitables, pas de routes praticables pour les chariots. Les Aragonais, puis les Espagnols de la couronne de Castille, y maintinrent une présence administrative minimale et laissèrent les villages s'autogouverner selon leurs propres coutumes et leur propre droit coutumier.
Cet isolement fut une malédiction économique et une bénédiction culturelle. Les langues, les pratiques, les savoirs du village se conservèrent intacts, sans les influences extérieures qui lissaient et uniformisaient le reste de l'Italie. Ulassai et ses voisins de l'Ogliastra développèrent ainsi une identité culturelle d'une cohérence et d'une profondeur remarquables — un tissu social très serré, une relation au territoire d'une intensité presque mystique, un sens du collectif que les modernisations successives n'ont pas tout à fait détricoté.
📜 Le rappel historique — L'Ogliastra fut divisée entre les feudi (fiefs) de plusieurs familles nobles aragonaises et espagnoles, dont les descendants portaient des noms comme Zatrillas, Manca ou Carta. La région était administrée depuis Lanusei, siège du sous-préfet royal, mais dans les faits chaque village fonctionnait selon ses propres règles, sous l'autorité d'un conseil d'anciens (sus majorales) qui gérait les terres communes, réglait les conflits et organisait les fêtes. Ce modèle de gouvernance communautaire se retrouve dans toute la Sardaigne intérieure et explique en partie la très forte identité locale de chaque village.
1.3 — Le XXe siècle : l'exode et la résistance
Comme partout en Sardaigne intérieure, le XXe siècle frappa Ulassai de plein fouet. L'industrialisation, la mécanisation de l'agriculture, la disparition du pastoralisme comme mode de vie économiquement viable : autant de forces qui vidèrent les villages de leurs jeunes. L'exode rural des années 1950-1970 laissa derrière lui des maisons fermées, des terrasses abandonnées, une population vieillissante et un sentiment diffus — universel dans ces villages — d'être en train de finir.
C'est dans ce contexte de crise identitaire profonde qu'une femme de soixante ans, née à Ulassai mais vivant à Cagliari depuis des décennies, eut une idée. Une idée que les habitants jugèrent d'abord folle, puis acceptèrent, puis embrassèrent avec une ferveur qui changea à jamais le rapport du village à lui-même.
Cette femme s'appelait Maria Lai.
Partie II — Maria Lai et le ruban bleu : quand l'art refait le lien
2.1 — Qui était Maria Lai ?
Maria Lai (1919–2013) est l'une des artistes les plus importantes de l'Italie du XXe siècle — et sans doute la moins connue hors de l'Italie, ce qui constitue l'une des grandes injustices de l'histoire de l'art contemporain.
Née à Ulassai en 1919 dans une famille modeste, elle étudia l'art à Rome — à l'Académie des Beaux-Arts, dans l'atelier de Marino Mazzacurati et surtout dans celui de Emilio Greco, sculpteur majeur du XXe siècle italien. Elle croisa Giacomo Manzù, Bruno Cassinari, et fréquenta les milieux de l'art romain d'après-guerre. Elle développa très tôt un langage plastique qui lui était entièrement propre : entre le textile et la sculpture, entre le mythe et l'ethnographie, entre la Sardaigne archaïque et la modernité européenne.
Ses œuvres sont des énigmes visuelles et conceptuelles autant que des objets sensuels : des livres cousus dont les pages ne s'ouvrent pas, des pains de seigle sur lesquels elle brodait des signes et des fils, des tissages qui intègrent des textes poétiques en langue sarde, des installations où le fil, le tissu, la ficelle et le ruban créent des géographies mentales et affectives. Elle fut l'amie d'Eugenio Montale, le grand poète italien Prix Nobel, avec qui elle collabora. Elle exposa à la Biennale de Venise. Elle reçut les honneurs de la culture italienne et internationale.
Et en septembre 1981, elle revint à Ulassai pour faire quelque chose que l'histoire de l'art n'avait jamais vu.
📜 Le rappel historique — Maria Lai s'inscrit dans la lignée des artistes qui, au XXe siècle, ont cherché à dissoudre la frontière entre l'art et la vie quotidienne — de Joseph Beuys ("chaque homme est un artiste") à Fluxus en passant par le Land Art et la performance. Mais là où ces mouvements restaient souvent abstraits et élitistes dans leur rhétorique de la démocratisation de l'art, Lai fit quelque chose de radicalement différent : elle convoqua un village entier comme co-auteur de son œuvre, en faisant de la participation collective non pas un slogan mais une réalité vécue.
2.2 — Legarsi alla Montagna : le geste fondateur
Le 27 septembre 1981, Maria Lai réunit les habitants d'Ulassai — pratiquement tous — et leur proposa de participer à une action artistique sans précédent. Elle avait commandé plusieurs kilomètres de ruban de tissu bleu ciel, acheté au mètre dans les merceries de Cagliari.
L'idée était simple dans sa formulation, vertigineuse dans son sens : relier toutes les maisons du village à la montagne qui le domine, en passant le ruban de porte en porte, de fenêtre en fenêtre, de balcon en balcon, de maison en maison, jusqu'aux rochers des Tacchi au-dessus. Chaque habitant recevrait un rouleau de ruban et pourrait tisser, nouer, décorer à sa guise le fil qui passait devant chez lui — certains l'ornant de nœuds, d'autres de fleurs, certains l'enroulant autour d'un balcon en fer forgé, d'autres le tendant à l'horizontale entre deux fenêtres comme une ligne d'horizon privée.
Ce que cela produisit dépasse ce que les mots peuvent rendre. Les photos et le film documentaire qui en témoignent — tournés par des journalistes et des amis de Lai présents ce jour-là — montrent un village littéralement cousu à son territoire. Le ruban bleu court dans les ruelles comme une veine, passe sous les portails et au-dessus des toits, monte vers la falaise en suivant les sentiers de chèvres, et finit par atteindre le calcaire blanc des Tacchi. Ulassai et sa montagne ne font plus qu'un.
L'œuvre s'intitule Legarsi alla Montagna — Se lier à la montagne.
📜 Le rappel historique — L'inspiration de Legarsi alla Montagna venait d'une légende locale que Maria Lai avait entendue enfant : un jour, une fillette d'Ulassai fut emportée par une alluvion et sauvée par le ruban bleu qu'elle portait dans les cheveux, lequel s'accrocha à un rocher et retint l'enfant. Lai avait gardé cette image toute sa vie — le ruban comme lien entre l'être humain et la roche, entre la fragilité humaine et la permanence de la montagne. En 1981, elle transforma cette légende en geste collectif : c'est tout le village qui se liait à sa montagne, en renouant symboliquement le fil entre une communauté menacée de disparition et le territoire qui l'avait vu naître.
2.3 — L'impact sur le village : une identité retrouvée
Ce que Legarsi alla Montagna fit à Ulassai est difficile à mesurer avec les outils habituels de l'analyse culturelle ou économique. Mais les habitants le disent clairement, ceux qui étaient là ce jour-là : quelque chose bascula.
Non pas spectaculairement. Non pas du jour au lendemain. Mais progressivement, au fil des années qui suivirent, Ulassai comprit qu'il était un village qui avait fait quelque chose d'unique au monde — qui avait offert son corps, ses rues, ses murs, ses habitants à une œuvre d'art totale. Cette conscience devint une fierté. Cette fierté devint une ressource. Et cette ressource, au lieu de s'épuiser, s'approfondit.
Maria Lai revint régulièrement à Ulassai jusqu'à la fin de sa vie. Elle y produisit d'autres œuvres, y développa des projets, y forma des partenariats avec les institutions locales. Et petit à petit, ce village de l'Ogliastra que personne ne connaissait devint quelque chose de surprenant dans le paysage sarde : un village d'art contemporain.
2.4 — La Stazione dell'Arte : le musée qui est un village, le village qui est un musée
Aujourd'hui, l'héritage de Maria Lai se déploie sous deux formes complémentaires et indissociables à Ulassai.
La première est la Stazione dell'Arte — littéralement "la Gare de l'Art", ainsi nommée parce que le musée occupe l'ancienne gare ferroviaire du village, sur le tracé de la ligne à voie étroite qui reliait jadis Ulassai à Cagliari (Trenino Verde). C'est un musée d'art contemporain consacré principalement à l'œuvre de Maria Lai, avec des salles qui présentent des séries entières de ses créations : les livres cousus, les géographies en fils de métal, les pains brodés, les tissages de grande dimension, les installations multimédias. C'est l'un des musées d'art contemporain les plus intéressants de toute la Sardaigne — et l'un des moins fréquentés, ce qui en fait un lieu d'une intimité rare.
La seconde forme est le musée en plein air : depuis les années 1980, des œuvres d'artistes contemporains invités par Maria Lai et par la Stazione dell'Arte ont été installées dans le village même — sur les murs des maisons, dans les ruelles, sur les places, dans les espaces publics. Des murales, des sculptures, des installations in situ qui dialoguent avec l'architecture de pierres et la vie quotidienne des habitants.
💡 Conseil pratique — La Stazione dell'Arte est ouverte du mardi au dimanche, généralement de 10h à 13h et de 16h à 19h (horaires variables selon la saison). Tarif d'entrée : environ 5 à 7 €. Comptez 1h30 à 2h pour une visite complète. Renseignez-vous sur les visites guidées thématiques — la médiatrice culturelle permanente du musée est une mine d'informations sur Maria Lai et sur le projet artistique d'Ulassai. Ne manquez sous aucun prétexte la salle consacrée aux libri cuciti (livres cousus) — les œuvres les plus emblématiques et les plus mystérieuses de Lai.
Partie III — Les œuvres dans le village : marcher dans un musée à ciel ouvert
3.1 — Les murales : la peinture comme conversation avec la pierre
En me promenant dans Ulassai, je compris rapidement que la frontière entre l'espace de l'art et l'espace de la vie ordinaire n'existait pas ici. Elle avait été abolie — délibérément, joyeusement, irréversiblement — par quarante ans de création in situ.
Les murales sont partout, mais pas de la façon criarde et décorative que ce mot évoque parfois. Ce ne sont pas des fresques touristiques en trompe-l'œil, ni des commandes institutionnelles un peu convenues. Ce sont des œuvres qui semblent surgir de la pierre elle-même — comme si les artistes avaient trouvé dans la surface rugueuse des murs de granit et de calcaire la texture qu'ils cherchaient depuis toujours.
Sur un mur de la rue principale, une œuvre de Maria Lai elle-même : une grande composition en fils de métal et de laine, partiellement protégée par une vitre, où des formes géométriques abstraites dialoguent avec des motifs tirés des tapis sardes traditionnels (su tappiu). Plus loin, une murale d'un artiste invité représente une fileuse — une femme assise devant son métier à tisser dont les fils se prolongent au-delà du cadre de la peinture et semblent continuer sur la pierre nue du mur, jusqu'à disparaître derrière un coin de rue.
Ce glissement entre l'art et le réel, entre la représentation et l'objet, entre l'œuvre et le monde — c'est le geste propre à Maria Lai, et ses disciples l'ont appris.
3.2 — Les libri cuciti : quand les livres refusent de s'ouvrir
À la Stazione dell'Arte, devant les libri cuciti de Maria Lai, je restai longtemps sans bouger.
Ce sont des livres en apparence — des volumes reliés en toile de lin, de jute ou de coton, de formats variés, posés sous vitrine ou accrochés au mur. Mais quand on s'approche, on découvre que leurs pages sont cousues ensemble — un fil court sur toute la tranche, piquant chaque feuillet au suivant avec une régularité de couturière obsessionnelle. Ces livres ne s'ouvrent pas. Ils ne peuvent pas s'ouvrir. Ce qu'ils contiennent — si toutefois ils contiennent quelque chose — est inaccessible, gardé à jamais par le fil.
Qu'est-ce qu'un livre qu'on ne peut pas lire ? Une œuvre d'art ou une métaphore ? Un hommage à la culture de l'oralité sarde — une civilisation qui n'a pas besoin de l'écriture pour transmettre ce qu'elle sait — ou une critique de la culture du texte, qui enferme le savoir dans des formes closes et définitives ? Les deux à la fois, sans doute. Et autre chose encore, que je n'arrive pas à formuler mais que je sens, physiquement, devant ces volumes silencieux.
📜 Le rappel historique — Le tissage est l'une des pratiques artisanales les plus importantes de la culture sarde, avec une tradition ininterrompue depuis l'âge du Bronze. Les tapis sardes (tappezzerie) produits dans les villages de l'intérieur — et notamment dans les villages de la Barbagia et de l'Ogliastra — sont parmi les plus beaux témoignages de l'art textile méditerranéen : leurs motifs géométriques abstraits (losanges, méandres, croix), tissés au métier à main dans des laines teintes à l'aide de plantes locales (garance, noix de galle, genêt), sont codifiés depuis des siècles et varient d'un village à l'autre comme autant de langues visuelles distinctes. Maria Lai a intégré ces motifs dans son travail comme un matériau à la fois plastique et sémantique — une façon de dire que l'art contemporain le plus radical peut se nourrir des formes les plus archaïques sans les trahir.
3.3 — Se promener avec la carte du musée en plein air
La Stazione dell'Arte distribue à l'entrée une carte du musée en plein air d'Ulassai — un document au format poche qui recense les œuvres installées dans le village, leur localisation, leur auteur, leur date. Je pris cette carte et je refis tout le village avec elle, m'arrêtant à chaque point signalé.
Il y avait des œuvres que j'avais manquées en montant — une sculpture de bronze nichée dans une niche de mur, visible seulement depuis une certaine distance et sous un certain angle. Il y en avait d'autres que j'avais vues sans les reconnaître comme des œuvres d'art — une sorte de grille métallique tendue entre deux façades qui ressemblait à première vue à un séchoir ou à une clôture de chantier, et qui était en réalité une installation permanente d'un artiste de Gênes. Et il y en avait une — la plus discrète et peut-être la plus belle — qui consistait simplement en un miroir convexe doré fixé au coin d'une ruelle, à hauteur de yeux, et dans lequel se reflétait toute la perspective de la rue avec la falaise des Tacchi au fond.
En me penchant vers ce miroir, je vis mon propre visage déformé et agrandi, et derrière moi, en miniature, la montagne.
Se lier à la montagne, avait dit Maria Lai.
Partie IV — La montagne : les Tacchi et la grotte
4.1 — Les Tacchi : l'escalade comme dialogue avec la géologie
Les Tacchi qui dominent Ulassai — et notamment le Tacco di Ulassai dont la paroi verticale surplombe directement le village — sont depuis une vingtaine d'années l'un des sites d'escalade les plus réputés de Sardaigne. Les voies ouvertes sur ce calcaire compact et patiné offrent toutes les difficultés — du niveau initiation aux grandes voies réservées aux grimpeurs expérimentés — et des perspectives depuis les hauteurs d'une grandeur saisissante.
Mais même pour le non-grimpeur, s'approcher du pied des Tacchi est une expérience physique qui engage tout le corps. Les parois sont si verticales, si proches du village, si démesurées dans leur rapport à l'échelle humaine, qu'on les ressent davantage qu'on ne les regarde. Ce sont des présences plutôt que des paysages — comme des murs d'une ville dont la ville elle-même serait la nature.
Plusieurs sentiers de randonnée longent le pied des Tacchi et permettent d'en faire le tour partiellement. L'un d'eux monte jusqu'au plateau sommital par un itinéraire que les locaux empruntaient jadis pour mener les troupeaux aux pâturages d'altitude. La montée est raide mais praticable avec de bonnes chaussures. En haut, un plateau herbeux et venteux s'ouvre à l'infini — la côte orientale de l'Ogliastra visible par beau temps à l'est, les massifs du Gennargentu à l'ouest.
💡 Conseil pratique — Pour l'escalade sur les Tacchi, contactez les guides locaux de l'Ogliastra basés à Lanusei ou à Ulassai même — ils proposent des sorties à la journée pour tous les niveaux, y compris les débutants complets. Aucun équipement personnel nécessaire pour les formules encadrées. Comptez environ 50 à 80 € par personne pour une journée guidée. Pour la randonnée libre sur les sentiers, la carte IGM de la zone est disponible à la Stazione dell'Arte.
4.2 — La Grotta Su Marmuri : descendre dans les entrailles du calcaire
Sous les Tacchi, l'eau a creusé depuis des millions d'années un réseau de cavités karstiques dont la plus accessible et la plus spectaculaire s'appelle la Grotta Su Marmuri — "la grotte du marbre" en sarde, même si ce n'est pas du marbre mais du calcaire qui la compose, avec cette erreur de dénomination populaire qui dit quelque chose de la blancheur et de la luminosité de ses concrétions.
La grotte s'ouvre à flanc de falaise, à quelques kilomètres du village, accessible par une piste forestière. On y entre par un porche naturel de belle taille — assez haut pour qu'on n'ait pas à se courber — et on s'enfonce immédiatement dans un monde qui n'a plus rien à voir avec la chaleur sèche du maquis extérieur. La température intérieure est constante à 14 degrés, quelle que soit la saison. L'humidité est totale. Et la lumière, celle des éclairages de mise en valeur installés par les gestionnaires du site, crée sur les parois et les concrétions des effets qui tiennent du spectacle autant que de la géologie.
Les stalactites et les stalagmites de Su Marmuri sont d'une variété et d'une densité exceptionnelles. Des draperies translucides, des colonnes qui ont fusionné après des millénaires de goutte-à-goutte, des excentriques — ces concrétions qui défient la gravité en poussant dans toutes les directions comme des cristaux fous — et, au fond de la grotte, un lac souterrain dont l'eau noire reflète les concrétions avec une précision de miroir.
📜 Le rappel historique — La formation des grottes karstiques est un processus d'une lenteur fascinante. L'eau de pluie, légèrement acide (car chargée en CO₂ atmosphérique), dissout progressivement le carbonate de calcium du calcaire en s'infiltrant dans les fissures de la roche. Sur des dizaines ou des centaines de milliers d'années, ces fissures s'élargissent jusqu'à former des galeries, puis des salles. Les concrétions (stalactites, stalagmites) se forment en sens inverse : l'eau chargée en calcaire qui goutte depuis le plafond dépose une fraction infime de calcite à chaque évaporation. Une stalactite d'un centimètre représente souvent plusieurs centaines d'années de croissance.
💡 Conseil pratique — La Grotta Su Marmuri se visite uniquement avec un guide obligatoire, par groupes de taille limitée. Les visites partent généralement toutes les 45 à 60 minutes entre juin et octobre, moins fréquemment le reste de l'année. Emportez un vêtement chaud même en été — 14 degrés font un contraste brutal avec la chaleur extérieure. Prévoir des chaussures à semelles antidérapantes. Tarif : environ 8 à 10 €.
4.3 — La via ferrata : pour ceux qui veulent toucher la roche avec leurs mains
Ulassai possède également une via ferrata — un itinéraire d'escalade assistée par des câbles et des échelons métalliques scellés dans la paroi — qui permet même aux non-grimpeurs de s'élever sur les Tacchi et d'accéder à des vires et des terrasses autrement inaccessibles.
La via ferrata d'Ulassai est classée de difficulté moyenne — accessible à toute personne en bonne condition physique, sans expérience d'escalade préalable mais avec un bon sens de l'équilibre et sans vertige incapacitant. Le parcours, d'une longueur d'environ deux heures aller-retour, offre des points de vue sur le village, la vallée et la côte que rien d'autre ne permet d'atteindre.
💡 Conseil pratique — Pour la via ferrata, le matériel spécifique (baudrier, longe Y, casque) peut être loué sur place. Un guide local est fortement recommandé pour la première fois, même si la voie est balisée. Réservation auprès des agences d'outdoor de Lanusei ou directement au village. Ne pas s'engager par temps d'orage — les câbles métalliques sur la falaise sont de parfaits conducteurs de foudre.
Partie V — La vie à Ulassai : le village qui résiste et invente
5.1 — La céramique et l'artisanat : les mains qui font
Ulassai n'est pas seulement un village de mémoire et de patrimoine — c'est aussi un village qui produit. La tradition céramique locale, remontant à l'âge du Bronze selon les archéologues, s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui dans quelques ateliers qui fabriquent des pièces aux formes et aux motifs inspirés des modèles anciens : des amphores ventrues aux anses travaillées, des bols aux décors incisés, des figurines anthropomorphes qui rappellent les bronzetti nuragiques dans leur façon de styliser le corps humain.
Ces céramiques ne sont pas des reproductions touristiques. Ce sont des œuvres artisanales authentiques, fabriquées à la main, cuites au four à bois, dont chaque pièce est unique. Les trouver demande un peu d'effort — un atelier chez un particulier, une boutique tenue deux jours par semaine. Mais cet effort est lui-même partie de l'expérience : à Ulassai, l'artisanat ne se montre pas, il se trouve.
5.2 — La langue et les chants : l'oralité comme monument
En Ogliastra comme dans toute la Sardaigne intérieure, la langue sarde est vivante, pratiquée quotidiennement, portée par les générations plus âgées avec une fierté tranquille et une résistance douce à l'italianisation qui n'a jamais tout à fait réussi à l'effacer.
Mais à Ulassai, la langue est aussi un matériau artistique — Maria Lai l'a montré en intégrant des mots et des phrases en sarde dans ses tissages et ses installations. Ses œuvres ne traduisent pas le sarde en italien : elles le brodent, le cousent, le tissent — lui donnent une matérialité textuelle qui dépasse la signification pour atteindre la présence physique.
Les chants polyphoniques sardes — le cantu a tenore, inscrit au Patrimoine Culturel Immatériel de l'UNESCO depuis 2005 — sont encore pratiqués dans les villages de l'Ogliastra. Le soir, dans certains bars, des hommes d'âge mûr s'asseyent en cercle et chantent. Pas pour les touristes. Pour eux-mêmes, et pour les morts qui les écoutent.
📜 Le rappel historique — Le cantu a tenore est une forme de chant polyphonique à quatre voix (boche, mesu boche, contra, bassu) pratiquée par les hommes de la Sardaigne centrale et barbagia. Ce qui le distingue de toute autre polyphonie européenne, c'est son système d'harmonisation totalement original — non tempéré, avec des intervalles microtonal qui n'appartiennent à aucun système musical occidental. Certains ethnomusicologues y voient un système musical antérieur à la tétraphonie grégorienne, remontant peut-être à la préhistoire. L'UNESCO l'a inscrit en 2005 comme "chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité".
5.3 — La gastronomie de l'Ogliastra : la cuisine de l'altitude
La table ogliastrine est celle des bergers et des montagnards — robuste, parfumée, sans concession aux modes, fidèle à des recettes que la nécessité a façonnées sur des siècles.
Le plat le plus emblématique de l'Ogliastra est sans conteste le culurgiones (ou culurgionis) — mais dans sa version locale, spécifique à cette région et différente des autres versions sardes. Les culurgiones d'Ogliastra sont des raviolis à la forme d'un épi de blé, cousus à la main selon une technique de pliage complexe (a pizzicore) que chaque famille transmet de mère en fille. Leur farce est à base de pomme de terre, de pecorino frais, de menthe sauvage et d'un filet d'huile d'olive. Ils se mangent avec une simple sauce tomate fraîche et du pecorino râpé. Rien de compliqué. Tout de saveur.
La carne ovina — les viandes d'agneau et de mouton — est omniprésente sous toutes ses formes : rôtie à la broche (allo spiedo), mijotée en ragoût avec des herbes sauvages, séchée et fumée en charcuterie (sa salsiccia sarda). Le gibier aussi — sanglier, lièvre, perdrix — que les chasseurs locaux préparent selon des recettes transmises depuis des générations.
Pour le dessert, les seadas (ou sebadas) sont incontournables : de grandes galettes de pâte frites, fourrées d'un fromage frais légèrement acidulé qui fond sous la chaleur, arrosées de miel d'arbousier — ce miel sombre et légèrement amer, extrait des fleurs de l'arbousier sarde, qui est l'un des produits du terroir les plus caractéristiques et les moins connus de l'île.
💡 Conseil pratique — À Ulassai, le bar-restaurant de la place centrale propose des culurgiones maison en toutes saisons. C'est une adresse simple, familiale, sans prétention gastronomique — et c'est exactement pour cela qu'il faut y aller. Pour une expérience plus élaborée, le restaurant Sa Mola à Jerzu (15 km) ou les tables d'Arzana sont réputés dans toute l'Ogliastra. Le Cannonau di Sardegna produit dans les vignes de Jerzu et de Cardedu — à quelques kilomètres d'Ulassai — est parmi les meilleurs rouges sardes : charnu, tanniqueé, aux arômes de fruits noirs et de maquis. À rapporter absolument.
Partie VI — Informations pratiques & conseils de visite
6.1 — Quand venir
| Période | Ambiance | Avantages | Inconvénients |
|---|---|---|---|
| Mars – mai | Campagne verte, lumière sublime | Peu de monde, paysage floral, température idéale pour la rando | Grotte parfois moins accessible en mars |
| Juin | Début de saison douce | Très beau, encore calme, mer chaude à Cala Gonone | Quelques groupes scolaires italiens |
| Juillet – août | Pleine saison | Longues journées, fêtes patronales locales | Chaleur forte (35°C+), plus d'affluence |
| Septembre – octobre | Ma préférée | Lumière de fin d'été sur les Tacchi, vendanges, peu de monde | Jours raccourcissent en octobre |
| Novembre – février | Hors-saison absolue | Solitude totale, lumière dramatique, tarifs très bas | Certains sites fermés ou peu accessibles |
💡 Mon conseil — La mi-septembre à mi-octobre est la fenêtre idéale pour Ulassai. Les Tacchi prennent alors des teintes cuivrées à la lumière du soir. Les randonnées sont praticables sans souffrir de la chaleur. Et le village, libéré des visiteurs estivaux, retrouve son rythme profond.
6.2 — Comment s'y rendre
- En voiture : depuis Cagliari, prendre la SS125 vers Lanusei (environ 1h45), puis la route de montagne vers Ulassai (20 km supplémentaires, 25 minutes). Depuis Nuoro : environ 1h15 via Tortolì/Lanusei. La voiture est indispensable — aucun transport public régulier ne dessert Ulassai de façon pratique.
- Parking : place centrale du village, quelques espaces libres. Le village est en grande partie piéton dans ses parties hautes.
6.3 — Où dormir
- Ulassai : quelques B&B et chambres d'hôtes de charme, dont certains dans des maisons de village restaurées dans un esprit proche du travail de Maria Lai. Séjourner ici est l'option idéale — le village à l'aube et au crépuscule appartient à ceux qui y dorment.
- Lanusei (20 km) : la "capitale" de l'Ogliastra offre plus d'options d'hébergement et de restauration, avec un accès facile à toute la région.
- Tortolì / Arbatax (30 km, côte) : si vous voulez combiner montagne et mer.
6.4 — Ce qu'il faut emporter
- Le recueil de textes de Maria Lai — "Fare e disfare il filo" (Ilisso Edizioni) ou toute monographie en français si disponible
- Des chaussures de randonnée et une veste polaire pour la grotte
- Un carnet pour noter — Ulassai donne envie d'écrire
- Du temps. Beaucoup de temps.
Épilogue — Le fil qui ne se coupe pas
Je restai deux jours à Ulassai. Le second matin, je me levai avant l'aube et remontai jusqu'au belvédère qui domine le village. Les Tacchi étaient encore noirs dans le ciel pré-solaire. Le village en contrebas était silencieux, ses toits de lauze et de tuile perdus dans la brume légère de la vallée.
Je pensai au ruban bleu du 27 septembre 1981. Je pensai à une vieille femme de soixante ans qui avait osé demander à tout un village de se laisser relier à sa montagne par un fil de tissu. Je pensai aux habitants qui, ce matin-là, avaient pris leurs rouleaux de ruban et avaient commencé à tisser — leurs mains liées aux mains de leurs voisins, les mains de leurs voisins liées aux mains de la roche.
Il n'y a plus de ruban bleu dans les ruelles d'Ulassai. Il a été retiré le soir même, conservé dans des archives. Mais quelque chose du geste reste — non pas dans les murs ou dans les pierres, mais dans la façon qu'ont les gens d'ici de regarder leur montagne. Pas comme un obstacle ou un décor. Comme une présence à qui l'on appartient.
Maria Lai l'avait su depuis toujours. Elle l'avait juste trouvé la façon de le montrer.
Un rayon de soleil creva la brume, toucha le sommet des Tacchi, glissa le long de la paroi. Le village s'alluma lentement, maison après maison, fenêtre après fenêtre.
Comme si quelqu'un, quelque part, avait tiré un fil.
Récit rédigé après une visite personnelle d'Ulassai, de la Stazione dell'Arte et de la Grotta Su Marmuri, commune d'Ulassai, province de Nuoro / Ogliastra, Sardaigne.
Sources de référence : Martina Corgnati, « Maria Lai. L'arte come relazione », catalogue de la rétrospective, 2019 ; Stazione dell'Arte, Ulassai ; Chiara Gatti, « Maria Lai. Fare e disfare il filo », Ilisso Edizioni, 2009 ; UNESCO, Patrimoine Immatériel, « Cantu a tenore », inscription 2005.