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Jerzu, le vin qui pousse sur les Tacchi

Village de l'Ogliastra perché sur ses falaises calcaires, Jerzu vit du cannonau. Caves à flanc de roche, cépages séculaires, et ce rouge qui porte le goût du schiste. À côté : la descente vers les gorges de Su Gorropu, royaume des mouflons.

📍 Jerzu26 min de lecture

🍷 Jerzu — Le vin qui pousse sur les Tacchi

Récit de voyage à Jerzu, Ogliastra, province de Nuoro, Sardaigne


Il existe des vins qui se boivent. Il en existe d'autres qui se lisent — comme on lit un paysage, une géologie, une histoire. Le Cannonau de Jerzu appartient à la seconde catégorie. Il ne se contente pas de remplir un verre. Il vous raconte quelque chose. Il vous raconte la falaise, le soleil à pic de midi, la terre rouge entre les cailloux calcaires, et le silence obstiné des gens qui ont choisi de rester cultiver la vigne là où personne d'autre n'aurait osé.


Prologue — La route des Tacchi, entre ciel et gouffre

Depuis Ulassai, la route vers Jerzu longe le pied des Tacchi sur une dizaine de kilomètres — une route étroite et sinueuse qui ne cesse jamais vraiment de monter ni de descendre, prise en tenaille entre la paroi calcaire à main droite et le vide de la vallée à main gauche. Par endroits, les deux se rejoignent presque : la falaise s'avance, la route se resserre, et on a l'impression de traverser une porte de pierre dont les montants toucheraient les deux rétroviseurs.

Ce matin-là, la lumière arrivait de l'est — de la mer que je ne voyais pas encore mais que je devinais, à vingt kilomètres, derrière la dernière crête calcaire. Elle éclairait les parois des Tacchi en oblique, creusant dans le calcaire blanc des ombres violettes d'une précision de scalpel. À gauche, les vignes. Partout, les vignes.

Pas les vignes sages et régulières des plaines viticoles françaises ou toscanes. Des vignes sardes — basses, tordues, noires de souches, plantées en désordre apparent dans un sol qui n'a l'air de rien : des cailloux calcaires, une poudre rouge ocre entre les cailloux, quelques touffes de thym et de ciste. Des vignes qui ressemblent à de vieux arbres fruitiers abandonnés. Qui n'ont rien d'aimable ni de pittoresque. Et qui produisent, dans ce dénuement minéral extrême, l'un des raisins les plus extraordinaires de Méditerranée.

Jerzu apparut au détour d'un lacet — posé sur un éperon rocheux comme si quelqu'un l'avait déposé là depuis le ciel, en visant légèrement de travers. Trois mille habitants dans les années fastes. Moins aujourd'hui. Un bar, une coopérative vinicole, une chiesa, une poignée de ruelles de granit et de calcaire. Et partout autour — les vignes, les Tacchi, et le silence de qui sait ce qu'il vaut.


Partie I — Jerzu dans l'histoire : un peuple entre la roche et le raisin

1.1 — Avant le vin : les temps nuragiques et romains

Jerzu n'a pas attendu le vin pour exister. Comme toute la Sardaigne intérieure, ce territoire fut habité, défriché, cultivé et fortifié bien avant que la vigne ne devienne son identité principale.

Les environs de Jerzu sont parsemés de nuraghi dont les silhouettes érodées emergent des maquis et des oliveraies — notamment le Nuraghe Agnoa, perché sur une hauteur qui commande toute la vallée du Pardu, et plusieurs structures secondaires attestant d'une présence nuragique dense entre le XVe et le VIIe siècle av. J.-C. La position de Jerzu sur les Tacchi offrait aux populations de l'âge du Bronze les mêmes avantages défensifs qu'à Ulassai : la hauteur, la vision, la falaise dans le dos.

Les Romains connurent ce territoire et le mirent en valeur agricole — les grandes centuriations que l'on retrouve dans certaines zones basses de l'Ogliastra témoignent d'une organisation agraire rationnelle, typiquement romaine, qui coexista avec les pratiques pastorales des populations locales. La vigne était déjà présente — les Romains ne colonisaient pas un territoire sans y planter leurs trois cultures fondatrices : l'olivier, le blé et la vigne.

📜 Le rappel historique — La vigne (Vitis vinifera) fut domestiquée il y a environ 8 000 à 10 000 ans dans la région du Caucase et du Croissant Fertile (actuel Géorgie, Arménie, Turquie). Elle atteignit la Méditerranée occidentale dans le sillage des Phéniciens et des Grecs, qui en diffusèrent la culture entre le IXe et le VIe siècle av. J.-C. La Sardaigne la connut probablement par les Phéniciens de Nora, qui l'introduisirent sur les côtes avant que les populations nuragiques de l'intérieur ne l'adoptent et ne la transforment selon leur propre géographie et leurs propres pratiques.

1.2 — Le Moyen Âge ogliastrin : la vigne comme survie

Pendant les siècles médiévaux — les Giudicati, puis la domination aragonaise et espagnole — la vigne fut pour les villages de l'Ogliastra bien plus qu'une culture commerciale. Ce fut une culture de survie. Le vin constituait une source calorique et antiseptique dans une région où l'eau potable était rare et parfois dangereuse. Il était aussi une monnaie d'échange dans une économie largement non-monétaire, où les terres se payaient en journées de travail et les dettes en mesures de grain ou de vin.

Les villages de l'Ogliastra développèrent leurs propres sélections de cépages, adaptées aux conditions extrêmes du terrain — des altitudes entre 400 et 700 mètres, des étés secs et brûlants, des hivers froids, des vents violents qui dévalent les Tacchi. Parmi ces sélections locales, un cépage s'imposa peu à peu comme le roi incontesté : le Cannonau.

📜 Le rappel historique — Le terme Cannonau est d'étymologie débattue. Certains linguistes le rattachent à une racine ibérique (cañon, "tube", évoquant la forme cylindrique des baies), ce qui corroborait l'hypothèse d'une introduction aragonaise. D'autres y voient une déformation du terme sarde désignant une forme de récipient. Ce qui est certain, c'est que le Cannonau est le même cépage que le Grenache français, le Garnacha espagnol, le Cannonau sarde, le Tocai rosso vénétien — un cépage génétiquement identique dont la Sardaigne dispute la paternité à l'Espagne, avec des arguments qui méritent d'être examinés de près.

1.3 — La coopérative et le XXe siècle : quand le vin sauve le village

Le tournant décisif pour Jerzu eut lieu en 1950 — ou plus précisément en 1949, quand un groupe de viticulteurs locaux réunis autour d'une idée simple et révolutionnaire pour l'époque fondèrent la Cantina Sociale di Jerzu : une coopérative vinicole qui permettrait aux petits producteurs d'unir leurs forces pour vinifier et commercialiser leur raisin à une échelle impossible à atteindre individuellement.

L'idée n'était pas nouvelle en Italie — le mouvement coopératif vinicole s'était développé dans tout le pays depuis la fin du XIXe siècle, inspiré par les théories du solidarisme et de l'économie sociale. Mais à Jerzu, elle prit une dimension presque existentielle : c'était la coopérative ou l'exode. Le vin ou l'abandon.

Les viticulteurs choisirent le vin.

Aujourd'hui, la coopérative — rebaptisée Antichi Poderi Jerzu — regroupe plusieurs centaines de viticulteurs, gère des centaines d'hectares de vignes répartis sur les Tacchi et les collines environnantes, et produit plusieurs millions de bouteilles par an commercialisées dans toute l'Italie, en Europe et dans le monde. C'est l'une des caves coopératives les plus réputées de Sardaigne — et l'institution centrale autour de laquelle toute la vie de Jerzu gravite encore.

📜 Le rappel historique — Le mouvement des caves coopératives italiennes trouve ses racines dans les théories de Luigi Luzzatti et de Leone Wollemborg à la fin du XIXe siècle, qui s'inspirèrent eux-mêmes des modèles de coopération agricole développés en Allemagne (par Raiffeisen) et en France (par les frères Rochdale). En Sardaigne, le mouvement coopératif agricole fut activement promu par l'État italien dans les années 1940-1950 comme instrument de développement économique des zones rurales isolées — avec des résultats inégaux selon les régions, mais des succès notables dans l'Ogliastra et en Barbagia.


Partie II — Le Cannonau : portrait d'un cépage qui défie l'histoire

2.1 — La grande querelle des origines : Sardaigne contre Espagne

La question des origines du Cannonau est l'une des plus passionnantes — et des plus disputées — de l'ampélographie mondiale. L'enjeu n'est pas seulement symbolique : il touche à l'identité culturelle de toute une île, à la fierté d'un peuple, et à des arguments commerciaux considérables dans un monde où la "typicité" est devenue une valeur marchande de premier ordre.

La thèse traditionnelle, longtemps dominante, voulait que le Grenache (Garnacha en espagnol) fût originaire d'Espagne, et plus précisément d'Aragon — d'où son introduction en Sardaigne lors de la domination aragonaise à partir du XIVe siècle. Cette thèse avait une cohérence historique évidente et elle fut acceptée sans trop être questionnée pendant des décennies.

Puis vinrent les analyses génétiques. Dans les années 2000 et 2010, plusieurs études d'ADN ampélographique comparant des cépages sardes et espagnols aboutirent à une conclusion troublante : les plus vieux pieds de Grenache génétiquement identifiés sont sardes, et non espagnols. La diversité génétique du Cannonau en Sardaigne est plus grande que celle du Garnacha en Espagne — ce qui, en biologie évolutive, suggère que la forme la plus ancienne du cépage se trouve là où la diversité est maximale.

Autrement dit : ce serait le Cannonau sarde qui aurait été introduit en Espagne — et non l'inverse. Peut-être par les Phéniciens, peut-être par les Nuragiques eux-mêmes lors de leurs échanges avec la péninsule ibérique à l'âge du Bronze. Peut-être il y a trois mille ans.

📜 Le rappel historique — L'ampélographie (du grec ampelos, "vigne") est la science de l'identification et de la classification des cépages. Longtemps fondée sur des critères morphologiques (forme des feuilles, des grappes, des baies), elle s'est transformée avec l'avènement des analyses ADN dans les années 1990. Ces analyses ont révélé des parentés et des filiations insoupçonnées entre des cépages cultivés à des milliers de kilomètres de distance, redessinant entièrement la carte des origines de la viticulture méditerranéenne. La question des origines du Cannonau/Grenache reste officiellement ouverte — l'Organisation Internationale de la Vigne et du Vin (OIV) n'a pas tranché.

2.2 — Le cépage : portrait physique et caractère

Le Cannonau est un cépage à peau épaisse, à baies sphériques d'un rouge bleu-violet profond, serré en grappes cylindriques compactes. Il est connu pour sa résistance exceptionnelle à la chaleur et à la sécheresse — une caractéristique qui le rend particulièrement adapté aux conditions extrêmes des Tacchi ogliastrins, où l'été peut être sans pluie de juin à septembre et où les températures dépassent régulièrement 35 degrés.

Cette résistance n'est pas qu'une question de survie : c'est une question de qualité. Le stress hydrique et thermique que subit le raisin sur les Tacchi — ce combat permanent entre la plante et son milieu — concentre les polyphénols (notamment les anthocyanes et les resvératrols) dans la baie de façon spectaculaire. Un Cannonau cultivé en irrigation abondante sur sol riche est un vin agréable. Un Cannonau cultivé en sécheresse sur les Tacchi de Jerzu est un vin inoubliable.

📜 Le rappel historique — Le resvératrol est un polyphénol produit par la vigne en réponse au stress — notamment à la chaleur, à la sécheresse et à certaines agressions fongiques. Il est abondant dans la pellicule des raisins à peau foncée et se retrouve dans le vin rouge. Des études épidémiologiques menées depuis les années 1990 lui attribuent des propriétés cardioprotectrices et anti-inflammatoires. La Sardaigne, avec ses nombreux centenaires (l'Ogliastra est l'une des cinq Blue Zones mondiales — les régions à longévité exceptionnelle identifiées par le chercheur Dan Buettner) consomme traditionnellement du Cannonau à table depuis des siècles. Le lien entre ce vin et la longévité ogliastrine est régulièrement évoqué — avec toutes les précautions méthodologiques qu'impose ce genre d'affirmation.

2.3 — La Blue Zone : Cannonau, polenta et centenaires

Difficile de parler de Jerzu et du Cannonau sans évoquer la notion de Blue Zone — ce concept développé par le journaliste et explorateur américain Dan Buettner dans un article retentissant du National Geographic en 2005, puis dans une série de livres traduits en plusieurs dizaines de langues.

Buettner avait identifié cinq régions dans le monde où la proportion de centenaires et de nonagénaires en bonne santé était significativement supérieure à la moyenne mondiale : Okinawa (Japon), Nicoya (Costa Rica), Icaria (Grèce), Loma Linda (Californie) et — l'Ogliastra en Sardaigne. Dans cette micro-région sarde, et particulièrement dans les villages de montagne comme Jerzu, Arzana, Villasimius-Barbagia, le taux de centenaires masculins est l'un des plus élevés jamais documentés.

Les facteurs identifiés par Buettner et ses équipes sont multiples : une alimentation traditionnelle (peu de viande, beaucoup de légumineuses, pain de seigle, pecorino, légumes), une activité physique naturelle et quotidienne (la marche en montagne fait partie de la vie ordinaire), des liens sociaux forts (le village comme structure de soutien mutuel), un sens du but (les personnes âgées restent actives et utiles à la communauté) — et le Cannonau, consommé modérément à table, cité comme facteur contributif.

Je m'arrêtai un moment sur ce point en regardant le paysage. Trois mille ans de Cannonau sur des sols pauvres, sous un soleil implacable, dans un village accroché au bord d'une falaise. Et des gens qui vivent cent ans. Je ne sais pas si le vin en est la cause. Mais je sais que cette coincidence mérite, au moins, un verre.

📜 Le rappel historique — La notion de Blue Zone a suscité des discussions académiques nourries depuis sa publication. Des chercheurs comme Saul Justin Newman (université australienne) ont remis en question certaines données démographiques des Blue Zones, suggérant que la surreprésentation de centenaires dans certaines régions pouvait en partie résulter d'erreurs d'enregistrement d'état civil. Le débat est scientifiquement sain et légitime. Il n'enlève cependant rien à ce qui est observable à Jerzu et dans l'Ogliastra : des personnes très âgées, actives, socialement intégrées, qui attribuent eux-mêmes leur bonne santé à une vie simple, à la montagne, au travail manuel — et à un verre de Cannonau le soir.


Partie III — La visite de la cave : entrer dans le temple du vin rouge

3.1 — Antichi Poderi Jerzu : l'architecture de la coopérative

La Cantina Antichi Poderi Jerzu est l'une des premières choses que l'on voit en arrivant dans le village — un bâtiment fonctionnel des années 1950-1960, plusieurs fois agrandi et rénové, qui domine le bord de la route comme une usine tranquille. Pas de fioriture architecturale, pas de prétention touristique excessive. Juste les énormes cuves en inox visibles depuis le parking, les tuyaux et les vannes, et, par les portes entrouvertes, des effluves de raisin et de bois qui vous prennent à la gorge dès avant d'entrer.

À l'intérieur, le chai de vieillissement est le cœur de la visite. Des centaines de barriques de chêne français et américain, disposées en rangées régulières dans la pénombre fraîche, contiennent les cuvées qui se construisent dans le silence et l'obscurité. L'odeur ici est complexe, presque organique — vanille et bois torréfié, fruité confit, légère volatile, une touche de sous-bois humide. C'est l'odeur du temps qui travaille.

💡 Conseil pratique — La cave Antichi Poderi Jerzu propose des visites guidées avec dégustation, généralement disponibles du lundi au vendredi et le samedi matin, de mai à octobre. Réservation recommandée en haute saison. La visite dure environ 1h30. Le prix inclut la dégustation de trois à cinq vins. Le caviste de service parle souvent un peu de français ou d'anglais — et en toute hypothèse, le vin se comprend dans toutes les langues.

3.2 — La dégustation : apprendre à lire un verre de Tacchi

Lors de ma visite, le responsable de la cave — un homme sec et précis, avec des mains de vigneron et des yeux qui connaissaient tous les coins de ses vignes — me fit asseoir devant une rangée de verres et commença à parler. En sarde d'abord, puis en italien, puis dans un français appris à l'école et conservé comme un outil de précision, sorti uniquement quand il fallait dire les choses juste.

Le premier vin était le Cannonau di Sardegna DOC Jeremìa — la cuvée d'entrée de gamme, fraîche et directe, aux arômes de griotte et de prune, avec ce fond d'herbes de garrigue qui est la signature des Cannonau ogliastrins. "Celui-là, on le boit sur la charcuterie," dit-il. "Sur la salsiccia, sur le formaggio fresco. C'est un vin de table, un vin de tous les jours."

Le second était le Riserva Josto Miglior — un vieillissement de dix-huit mois en barrique. La couleur était plus profonde, presque grenat. Les arômes s'étaient enrichis, complexifiés : cuir, tabac, épices douces, une touche de chocolat noir en fin de bouche. "Celui-là, on le laisse respirer," dit-il en faisant tourner son verre avec une lenteur délibérée. "Il a besoin d'air. Il a été seul dans le bois trop longtemps."

Le troisième était une sélection parcellaire de vieilles vignes — certaines plantées avant la Seconde Guerre mondiale, en culture libre non palissée, rendement ridiculement bas. La couleur était d'un rouge si sombre qu'elle paraissait presque noire. Au nez : une intensité qui s'imposait avant même d'approcher le verre — fruits noirs surmûris, myrte, résine, quelque chose d'animal et de profond qu'on aurait pu qualifier de tellurique si le mot n'était pas si souvent galvaudé. En bouche : des tannins soyeux malgré leur densité, une longueur qui ne finissait pas, et tout au fond — le calcaire. Oui, le calcaire. Une minéralité sèche et poudreuse qui était exactement le goût des falaises que j'avais vues depuis la route.

Je posai mon verre. "C'est ça, les Tacchi," dit-il simplement.

📜 Le rappel historique — La notion de terroir — ce lien entre un vin et le sol, le sous-sol, le climat et les pratiques humaines d'un lieu précis — est un concept dont la formalisation est française (les Bourguignons du Moyen Âge en furent les premiers théoriciens), mais dont la réalité dépasse largement les frontières de la France. À Jerzu, le terroir des Tacchi est défini par trois éléments conjugués : un sol calcaire et caillouteux très drainant (les racines de vigne plongent à 4-6 mètres pour trouver l'eau), une altitude entre 400 et 700 mètres qui modère les températures nocturnes et préserve l'acidité, et un rayonnement solaire d'une intensité méditerranéenne exceptionnelle qui assure la maturité phénolique complète des baies.

3.3 — Les cuvées à connaître et à rapporter

Sans prétendre à l'exhaustivité — la gamme des Antichi Poderi Jerzu évolue chaque année — voici les vins que j'ai jugés les plus représentatifs et les plus accessibles :

Pour la découverte : Le Cannonau di Sardegna DOC Jeremìa (rouge et rosé) — une entrée en matière franche et directe, à prix accessible. Idéal pour comprendre le cépage avant de l'approfondir.

Pour la révélation : Le Riserva Josto Miglior — le vin signature de la cave, qui équilibre puissance et élégance avec une constance remarquable selon les millésimes.

Pour l'émotion : La sélection de vieilles vignes (Vigna di Isalle ou équivalent selon la saison) — un vin confidentiel, en faible quantité, qui dit ce que les Tacchi ont de plus profond.

Pour la gastronomie : Le Vermentino di Sardegna produit également par la cave — un blanc frais et salin, aux notes de fleurs blanches et d'agrumes, qui s'accorde parfaitement avec les poissons de la côte ogliastrine toute proche.

💡 Conseil pratique — La cave dispose d'un caveau de vente directe avec des prix inférieurs à la grande distribution. Il est possible d'expédier des caisses en France par transporteur. Attention : les vins rouges de garde (Riserva, vieilles vignes) supportent parfaitement un voyage en voiture dans une caisse isolée thermiquement. Évitez le coffre de voiture par grande chaleur en juillet-août.


Partie IV — Les vignes en promenade : arpenter le vignoble des Tacchi

4.1 — La vigne sarde en alberello : un arbre qui n'en est pas un

Avant de partir marcher dans les vignes, le responsable de la cave m'avait prévenu : "Ne cherchez pas des rangées. Cherchez des arbres."

Il avait raison. La vigne sarde traditionnelle est conduite en alberello — littéralement "petit arbre" — un mode de culture que les Grecs et les Phéniciens avaient apporté en Méditerranée et que les viticulteurs de l'Ogliastra avaient conservé intact depuis des millénaires, contre toutes les rationalisations mécanisées du XXe siècle.

Un alberello est une souche basse — 40 à 60 centimètres de hauteur — non palissée, libre de se développer selon sa propre logique. Les bras s'écartent en couronne autour du cep central, portant les sarments et les grappes près du sol où la chaleur du calcaire se réfléchit la nuit, maintenant les baies dans une chaleur douce et constante. Vu de loin, un vignoble en alberello ressemble à une prairie semée de petits buissons noirâtres, espacés et irréguliers, qui n'ont a priori aucun rapport avec l'idée qu'on se fait d'une vigne.

📜 Le rappel historique — L'alberello (ou gobelet, en terminologie viticole française) est la forme de conduite de la vigne la plus ancienne du bassin méditerranéen. Il est idéalement adapté aux conditions sèches et ventées : la forme basse protège les grappes du vent, les feuilles ombragent les baies des rayons les plus violents du soleil de midi, et le faible rendement (souvent 1 à 2 kg par pied, contre 5 à 10 kg pour une vigne palissée en irrigation) concentre les arômes dans les baies restantes. L'alberello est cependant mécanisation impossible — chaque pied doit être taillé et récolté à la main, ce qui rend sa culture coûteuse et qui explique son abandon progressif dans les régions où la main-d'œuvre est devenue trop chère. En Sardaigne, il survit grâce à une combinaison de fidélité culturelle et de conviction qualitative.

4.2 — La vendange : le rituel de septembre

Si vous avez la chance de venir à Jerzu en septembre — entre la mi-septembre et la fin du mois, selon les millésimes — vous pourrez assister, et peut-être participer, à la vendange. Ce n'est pas un spectacle organisé pour les touristes. C'est un travail, dur et joyeux à la fois, qui mobilise depuis des siècles toute la communauté du village.

Les vendangeurs commencent à l'aube, quand la rosée est encore sur les feuilles et que les grappes sont fraîches. Ils travaillent courbés entre les alberelli, les forbici (les cisailles) à la main, coupant les grappes une à une et les déposant dans des comportes de plastique ou de bois. Les plus vieilles vignes — celles dont les souches font la taille d'un avant-bras d'adulte — donnent peu et lentement, mais chaque grappe est dense, concentrée, presque noire.

À midi, on s'arrête. On étend des nappes dans l'ombre d'un chêne-liège ou d'un mur de pierres sèches. On déballe le carasau et les fromages, les olives marinées, les tranches de salsiccia fumée. On ouvre une bouteille du millésime précédent. On mange et on boit sans hâte, dans la chaleur sèche du calcaire, avec le bruit des cigales pour unique musique.

Puis on reprend.

💡 Conseil pratique — Plusieurs agriturismo et domaines viticoles de l'Ogliastra proposent des séjours vendanges participatives en septembre — une à trois journées passées dans les vignes, avec initiation à la taille et à la récolte, repas du midi offert par le domaine, visite de cave et dégustation. Ces séjours ne nécessitent aucune expérience préalable et sont ouverts à tous les niveaux de forme physique. Réservez en juillet-août au plus tard — les places sont limitées et la demande croissante.

4.3 — La randonnée viticole : un sentier entre les ceps et les falaises

Jerzu dispose d'un réseau de sentiers balisés qui permettent de traverser le vignoble à pied, entre les ceps d'alberello et les affleurements calcaires, avec les Tacchi comme horizon constant. Ces sentiers — le plus souvent d'anciens chemins de vigneron — offrent une façon de comprendre le terroir que ni la route ni la cave ne peuvent donner : en marchant dans la terre, en touchant les souches, en s'arrêtant pour regarder comment les racines contournent les cailloux de calcaire pour trouver l'humidité profonde.

Le plus beau de ces sentiers longe le flanc du Tacco di Jerzu sur environ quatre kilomètres, entre 450 et 600 mètres d'altitude, avant de redescendre vers le village par un chemin de pierres sèches bordé de buissons de myrte et de ciste. La vue depuis les points les plus hauts embrasse toute la vallée du Pardu à l'ouest et, par temps clair, un fragment d'horizon marin à l'est.

💡 Conseil pratique — Le sentier viticole de Jerzu est praticable en autonomie avec une bonne carte (disponible à la mairie et à la cave). Il est bien balisé en saison touristique (mai-octobre) mais moins en hiver. Emportez de l'eau — la chaleur sur les Tacchi est traître même en dehors des mois d'été. La meilleure lumière photographique est celle du soir, quand le soleil descend sur les parois calcaires et que les ombres des alberelli s'allongent entre les rangs.


Partie V — Autour de Jerzu : la constellation ogliastrine

5.1 — Cardedu et Tertenia : le Cannonau rencontre la mer

À une vingtaine de kilomètres à l'est de Jerzu, après avoir franchi les dernières crêtes des Tacchi, la route descend vers la mer et les villages côtiers de Cardedu et de Tertenia. Ici, le Cannonau pousse à basse altitude, dans une zone de transition entre la montagne intérieure et le littoral — un terroir différent qui donne des vins moins intenses mais plus frais, aux arômes floraux plus marqués.

Ces villages sont aussi des portes d'entrée vers les plages de l'Ogliastra côtière — Costa Rei au sud, Spiaggia di Cea avec ses fameux rochers rouges, et plus au nord les criques entre Cardedu et Bari Sardo que la route nationale laisse deviner sans vraiment y conduire, exigeant là encore la marche ou le bateau pour être pleinement atteintes.

5.2 — Gairo Vecchio : le village fantôme de l'Ogliastra

Sur la route entre Jerzu et Arzana se trouve l'un des endroits les plus étranges et les plus émouvants de toute la Sardaigne : Gairo Vecchio — le "Vieux Gairo", village abandonné après une catastrophe naturelle.

En 1951, des pluies torrentielles d'une violence exceptionnelle provoquèrent des glissements de terrain qui rendirent Gairo inhabitable. Le gouvernement italien fit évacuer et reloger les habitants dans un nouveau village construit en zone sûre : Gairo Nuovo. Les maisons du vieux village furent abandonnées telles quelles — avec leurs meubles, leurs affaires, les pots de confiture sur les étagères de certaines.

Aujourd'hui, Gairo Vecchio est un village fantôme en plein air — une quarantaine de maisons partiellement effondrées, accessibles à pied par un sentier, dont les murs tiennent encore pour certains à deux ou trois mètres de hauteur. Le silence y est absolu. Les figuiers ont poussé dans les chambres. Les linteaux de porte sont encore debout, ouvrant sur le vide. Et par les fenêtres sans vitre, on voit la campagne ogliastrine qui continue de vivre sans l'aide des hommes qui l'avaient construite.

💡 Conseil pratique — Gairo Vecchio est accessible librement, à pied depuis le parking signalé sur la route principale. Comptez 1h pour explorer le village à votre rythme. Chaussures fermées indispensables — le sol est encombré de pierres et de végétation. Attention aux murs fragilisés : ne pénétrez pas dans les structures qui semblent instables.

5.3 — Arzana et le Gennargentu : la frontière du grand sauvage

Au nord-ouest de Jerzu, la route grimpe vers Arzana — dernier village de l'Ogliastra avant que les pentes du Gennargentu ne prennent toute la place. Arzana est connu pour ses forêts de chênes-lièges parmi les plus belles de Sardaigne, ses artisans tisserands dont les tapis de laine naturelle sont reconnaissables entre tous, et ses bergers qui emmènent encore les troupeaux en transhumance vers les pâturages d'altitude en juin.

C'est depuis Arzana que partent certains des sentiers les plus sauvages de l'île — vers les hauts plateaux du Gennargentu, vers la Punta La Marmora (1 834 m, point culminant de la Sardaigne), vers des zones de forêt dense où les cerfs sardes (Cervus elaphus corsicanus) vivent en liberté depuis des millénaires.

📜 Le rappel historique — Le cerf de Sardaigne (Cervus elaphus corsicanus) est une sous-espèce endémique de la Méditerranée insulaire, plus petite que le cerf continental, aux bois plus courts et plus élégants. Présent en Sardaigne et en Corse depuis au moins le Pléistocène, il faillit disparaître au XXe siècle sous l'effet combiné de la chasse excessive et de la réduction de son habitat. Des programmes de protection et de réintroduction menés depuis les années 1970 ont permis de reconstituer une population viable — on estime aujourd'hui entre 8 000 et 12 000 individus dans les forêts sardes.


Partie VI — La table ogliastrine : manger à Jerzu et dans la région

6.1 — Les culurgiones en territoire cannonau

Impossible de manger à Jerzu sans rencontrer les culurgiones — ces raviolis ogliastrins cousus en forme d'épi que j'avais déjà évoqués lors de ma visite à Ulassai, mais dont je dois ici reconnaître que c'est à Jerzu et dans ses environs que j'en mangeai les meilleurs. La différence se joue dans des détails : la proportion de menthe dans la farce, légèrement plus présente ici qu'ailleurs. La finesse de la pâte, étirée jusqu'à la quasi-transparence. Et surtout — le fromage utilisé, un pecorino demi-frais d'un troupeau local, aux notes plus marquées que le pecorino industriel.

Je les mangeai dans la petite trattoria de la place centrale, seul à une table en bois, avec un quart de Cannonau jeune en carafe. Dehors, le soleil cognait les pierres de la rue principale et deux chiens dormaient à l'ombre d'un mur. Le serveur — aussi le cuisinier — lisait son journal derrière le comptoir.

Ce moment-là est, à lui seul, la raison suffisante de venir à Jerzu.

6.2 — Le mariage vin et cuisine : les accords ogliastrins

La cuisine de l'Ogliastra et le Cannonau s'accordent comme une évidence — comme si des siècles de cohabitation avaient créé entre eux une logique gustative qui se passait d'explication.

Cannonau jeune (sans élevage bois) : sur les charcuteries locales (salsiccia affumicata, coppa, lardo alle erbe), sur le pecorino frais ou demi-affiné, sur les culurgiones sauce tomate, sur les viandes grillées légères.

Cannonau DOC standard (6 à 12 mois d'élevage) : sur l'agneau rôti aux herbes, le sanglier en ragoût, le porcetto (cochon de lait sarde), les pâtes en sauce de viande à base de Cannonau.

Cannonau Riserva ou vieilles vignes : sur les viandes de caractère — le gibier, le mouton âgé mijoté longuement avec du romarin et du genièvre, les fromages affinés forts. Et seul, en fin de soirée, devant un panorama qui n'a pas besoin d'autre accompagnement.

Le cas particulier du miel d'arbousier : les seadas (galettes frites au fromage arrosées de miel d'arbousier) se marient étonnamment bien avec un Cannonau demi-sec légèrement oxydatif — une curiosité oenogastronomique propre à l'Ogliastra que peu de guides mentionnent et que je recommande avec conviction.


Partie VII — Informations pratiques & conseils de visite

7.1 — Quand venir : le calendrier du vigneron

PériodeÉvènement viticoleAmbiance générale
Janvier – marsTaille de la vigneHiver calme, lumière froide, solitude
Avril – maiDébourrement, premières feuillesCampagne verte, idéale pour la rando
Juin – juilletFloraison, nouaisonChaleur croissante, moins de monde
AoûtVéraison (les raisins changent de couleur)Plein été, chaud, village animé
SeptembreVendanges — LA périodeActivité intense, fêtes locales, vin nouveau
OctobreVinification, premiers jusLumière dorée, fraîcheur retrouvée
Novembre – décembreÉlevage en cuve et barriqueHors-saison, cave ouverte sur RDV

💡 Mon conseil — Venez en septembre pour les vendanges ou en mai pour le vignoble en fleurs. Septembre reste le sommet — Jerzu vit intensément ce mois-là, la cave tourne à plein régime, les vignerons sont dans leurs vignes, et il y a dans l'air cette odeur de raisin écrasé et de moût frais qui ne ressemble à rien d'autre au monde.

7.2 — Comment s'y rendre et où dormir

7.3 — Ce qu'il faut emporter


Épilogue — Ce que le vin garde en mémoire

Je repartis de Jerzu en fin d'après-midi, trois bouteilles de Riserva enveloppées dans un pull au fond du sac, la langue encore légèrement tannique du dernier verre partagé avec le caviste sous le store du caveau.

Sur la route qui longeait les Tacchi, je m'arrêtai une fois, sur un belvédère improvisé entre deux virages, pour regarder une dernière fois le vignoble. Les alberelli s'étiraient en désordre sur la pente, leurs souches noires sur la terre rouge et les cailloux blancs, les grappes pas encore tout à fait mûres pendant dans la chaleur de fin de journée. Au loin, le profil parfaitement vertical des Tacchi découpait le ciel.

Je pensai à tous les gens qui avaient taillé ces vignes, vendangé ces grappes, pressé ce raisin, bu ce vin. Depuis les Phéniciens, peut-être. Depuis les Nuragiques, peut-être encore avant. Des générations et des générations de mains calleuses et de palais exercés, de savoirs transmis le soir autour d'un feu, de gestes répétés jusqu'à devenir des réflexes puis des rituels puis des traditions.

Un verre de Cannonau de Jerzu contient tout cela. Pas métaphoriquement — chimiquement, géologiquement, biologiquement. Le calcium des Tacchi est dans le vin. Le soleil de trois mille étés sardes est dans le vin. La mémoire des mains qui ont taillé et vendangé est dans le vin.

C'est pour cette raison qu'on ne se contente pas de le boire.

On l'écoute.


Récit rédigé après une visite personnelle de Jerzu, de la Cantina Antichi Poderi Jerzu et du vignoble des Tacchi, commune de Jerzu, province de Nuoro/Ogliastra, Sardaigne.

Sources de référence : Antichi Poderi Jerzu, documentation technique de la cave ; Attilio Scienza & Maurizio Boselli, « Il Cannonau di Sardegna : origini e caratteristiche », Università di Milano, 2004 ; Dan Buettner, « The Blue Zones », National Geographic, 2005 ; ISTAT, données démographiques Ogliastra.