
Pula, porte d'entrée du sud sauvage
À une demi-heure de Cagliari, Pula est le pied-à-terre idéal pour explorer Nora (site punico-romain posé sur la mer) et rayonner vers les plages les plus belles de l'île. Village tranquille, corniche à taille humaine.
🌿 Pula — Porte d'entrée du sud sauvage
Récit de voyage à Pula et dans la péninsule du Nora, province du Sud Sardaigne
Il y a des villes qui sont des destinations. Et il y a des villes qui sont des seuils — des endroits où on s'arrête, où on respire, où on comprend quelque chose sur ce qui va suivre. Pula est un seuil. Une petite ville sarde de sept mille âmes, assez grande pour avoir une boulangerie ouverte à sept heures du matin et un marché le vendredi, assez petite pour que le patron du bar de la piazza sache encore le prénom de ses clients. Et autour d'elle — le sud sauvage de la Sardaigne, avec ses ruines, ses lagunes, ses plages de résine et de sable blanc, ses forêts de chênes-lièges que la carte touristique n'a pas encore tout à fait réussi à domestiquer.
Prologue — Arriver à Pula par la petite route
La grande route pour aller à Pula, c'est la SS195 depuis Cagliari — quarante kilomètres d'asphalte rapide que nous avons déjà empruntés dans le récit de Chia, le long du golfe et des lagunes. Mais la petite route, celle que les panneaux ne signalent pas et que le GPS ignore superbement, c'est la SP2 depuis Sarroch — une route de crête qui longe les collines du Sulcis par le haut, entre les olivaies et les vignes, avec des vues intermittentes sur le golfe de Cagliari à l'est et sur la plaine de Pula à l'ouest.
Ce matin-là, j'avais choisi la petite route. Et la petite route m'avait récompensé.
Sur une dizaine de kilomètres, elle traversait des paysages que je n'aurais pas imaginés à quarante kilomètres de Cagliari : des terrasses d'oliviers dont les troncs tordus touchaient parfois un mètre de diamètre, des vignes basses en alberello sur des sols rouges d'une richesse évidente, des bergeries de granit dont les murs se confondaient avec le paysage rocheux comme si elles avaient poussé là naturellement. Et par moments, entre deux crêtes, un fragment de mer — loin, bleue, impassible — qui rappelait que tout cela était une île.
Puis la route descendit vers la plaine, les vignes cédèrent à des potagers irrigués d'une exubérance méridionale (tomates, artichauts, fenouils, courgettes en rangs serrés sous le soleil), et Pula apparut — ses maisons de granit clair, son clocher baroque, ses palmiers sur la piazza, et tout autour, comme un cadre qui le contient sans l'étouffer, l'espace du sud.
Partie I — Pula dans l'histoire : une ville qui hérite de tout
1.1 — Avant Pula : les strates de Nora
Pula n'existe pas sans Nora — et Nora n'existe plus sans Pula. Ce rapport de réciprocité entre la ville moderne et la cité antique engloutie à quelques kilomètres de là est l'une des caractéristiques les plus singulières de ce territoire : vivre ici, c'est vivre dans la conscience quotidienne d'une antériorité extraordinaire.
La ville de Nora — fondée par les Phéniciens au IXe siècle avant J.-C., développée par les Carthaginois, transformée par les Romains en municipium prospère, progressivement abandonnée entre le IIIe et le Ve siècle après J.-C. — est la véritable mère de Pula. Quand Nora déclina et que sa population se dispersa vers l'intérieur des terres, les habitants qui restèrent dans la région s'établirent progressivement sur le plateau plus sûr et plus facile à défendre qui allait devenir Pula. Les pierres de Nora furent réutilisées pour construire les maisons de Pula — une pratique courante dans la Méditerranée antique et médiévale, qui fait qu'une partie de l'histoire de Nora est littéralement intéée dans les murs de la ville moderne, invisible et présente simultanément.
📜 Le rappel historique — La réutilisation de matériaux de construction anciens — les archéologues l'appellent le spoglio (du latin spolium, "dépouille") — est l'une des pratiques les plus universelles de l'histoire de l'architecture. À Rome, le Panthéon fut transformé en église ; les colonnes des temples antiques devinrent les piliers des basiliques chrétiennes ; les pierres des arènes servirent à construire des palazzi. En Sardaigne, ce recyclage architectural est particulièrement intensif : le calcaire et le granit finement travaillés des villes antiques, plus faciles à réutiliser que de tailler des blocs bruts, alimentèrent la construction des villages médiévaux qui leur succédèrent. Un linteau de porte d'une maison de Pula peut contenir une inscription romaine du IIe siècle retournée à l'envers. Un mur de bergerie peut incorporer une colonne phénicienne. Ces remplois sont les archives involontaires d'une continuité humaine que seul un regard attentif peut déchiffrer.
1.2 — Pula médiévale et aragonaise : une ville qui se construit
Les premières mentions documentées de Pula comme entité administrative autonome remontent au XIe siècle, dans le cadre du Giudicato di Cagliari — l'un des quatre royaumes indépendants qui gouvernèrent la Sardaigne médiévale. Le village était alors un modeste bourg agricole et pastoral, tributaire de l'évêché de Sulci pour les affaires religieuses et du Giudicato pour les affaires civiles.
La domination aragonaise (à partir de 1326) restructura progressivement le territoire et laissa à Pula les traces architecturales que l'on peut encore lire dans le tissu de la vieille ville : des maisons à arc en plein cintre au rez-de-chaussée, des encadrements de portes en pierre de taille soigneusement travaillée, des puits de cour en granit, et quelques inscriptions lapidaires en catalan — cette langue que les Aragonais imposèrent comme langue administrative et qui s'hybridait dans les villages avec le sarde local pour donner les étranges mélanges linguistiques qu'on retrouve encore dans les archives notariales.
La chiesa di Sant'Efisio — non pas la grande procession de Cagliari, mais la chapelle au bord de la route de Nora, le sanctuaire où la procession du 1er mai fait halte depuis 1657 — fut construite à cette époque, dans un style romano-gothique sobre qui dit plus sur la piété paysanne des constructeurs que sur leurs ambitions artistiques.
📜 Le rappel historique — La chapelle de Sant'Efisio di Nora est l'une des étapes les plus importantes de la Festa di Sant'Efisio de Cagliari — la grande procession du 1er mai que nous avons décrite dans le récit de Cagliari. La statue du saint, transportée en char fleuri depuis Cagliari, s'arrête ici pour la nuit du 1er mai avant de repartir vers son sanctuaire plus proche de l'ancien site de Nora. Les pèlerins qui ont marché toute la journée depuis Cagliari (environ 40 km) s'y arrêtent pour une veillée nocturne — l'une des nuits les plus intenses de la vie religieuse sarde, avec des chants de laude en sarde, des processions aux flambeaux et une ferveur collective qui dépasse le cadre d'un simple événement folklorique.
1.3 — La modernité de Pula : une ville qui équilibre
Le XXe siècle fut généreux avec Pula. L'agriculture intensive de la plaine du Campidano — tomates, melons, artichauts, agrumes — apporta une prospérité régulière. Le tourisme balnéaire, qui se développa progressivement à partir des années 1970 le long des plages de Santa Margherita di Pula et de Nora, apporta une saison économique forte. Et la commune maintint un équilibre que beaucoup de villages sardes n'ont pas réussi à tenir — entre modernisation et préservation, entre accueil des visiteurs et maintien d'une vie locale authentique.
Aujourd'hui, Pula est une ville fonctionnelle et agréable — ce que les Italiens appelleraient una città a misura d'uomo, "une ville à échelle humaine". Elle a ce qu'il faut de services, ce qu'il faut de cafés, ce qu'il faut de boutiques, sans avoir sacrifié son âme de bourg sarde sur l'autel du tourisme de masse. Les rues du centre sont encore animées le soir par les habitants, pas seulement par les visiteurs. Le marché du vendredi est encore fréquenté par les producteurs locaux, pas seulement par les agriturismo qui revendent leurs produits transformés.
Partie II — Le musée archéologique : la stèle et ses sœurs
2.1 — Le Museo Archeologico Giovanni Patroni : un musée à sa place
Dans une ville qui héberge l'une des sites archéologiques les plus importants de Méditerranée à trois kilomètres de son centre, il était logique que le Museo Archeologico Giovanni Patroni devienne l'institution culturelle centrale. Installé dans un bâtiment sobre des années 1990 au cœur de Pula, il porte le nom de l'archéologue sarde qui conduisit les premières fouilles systématiques de Nora au début du XXe siècle — et qui mourut sans avoir vu le site pleinement révélé.
Le musée n'est pas immense — quelques salles bien conçues, une scénographie claire, des objets présentés avec le soin de ce qui a été réfléchi par des gens qui aimaient ce qu'ils montraient. C'est exactement la bonne taille pour le visiteur qui veut comprendre avant d'aller voir. Et c'est exactement le bon endroit pour prolonger la visite du site de Nora — les objets ici donnent un contexte que les ruines seules ne peuvent pas fournir.
2.2 — La stèle de Nora : tenir l'origine dans ses mains
La pièce maîtresse du musée — et l'une des pièces archéologiques les plus importantes de toute la Méditerranée — est la stèle de Nora. Une plaque de ès brun, haute d'environ 50 centimètres, couverte de dix-neuf lignes d'inscription en écriture phénicienne alphabétique. Datée entre le IXe et le VIIIe siècle avant J.-C., elle est considérée comme l'une des inscriptions phéniciennes les plus anciennes retrouvées en Méditerranée occidentale.
Je restai longtemps devant elle. Elle est dans sa vitrine, bien éclairée, avec un cartel qui explique sobrement son importance. Et pourtant, passé le premier moment de respect intellectuel — "je suis devant un objet de 2 800 ans" — quelque chose de plus troublant s'installe. Les signes phéniciens que je ne peux pas lire sont néanmoins des signes. Des traces de pensées humaines, articulées, voulant dire quelque chose de précis, tracées par des mains sur une pierre dans l'intention d'être lues. Quelqu'un avait quelque chose à dire, et il l'avait dit ici, sur cette île, à un moment où Rome n'existait pas encore et où Athènes venait à peine de s'éveiller à sa période classique.
Que disait cette inscription ? Les philologues débattent encore de sa lecture complète. L'hypothèse dominante y voit le récit d'une expédition militaire victorieuse — peut-être une campagne contre les populations nuragiques de l'intérieur. Le mot ŠRDN — qui serait l'une des toutes premières occurrences écrites du nom de la Sardaigne — y apparaîtrait, donnant à cette pierre une dimension symbolique supplémentaire : c'est peut-être ici que la Sardaigne reçut, pour la première fois, un nom.
📜 Le rappel historique — L'écriture phénicienne est une des premières écritures alphabétiques de l'histoire — un système de 22 signes consonantiques (pas de voyelles notées) qui pouvait représenter n'importe quelle langue humaine avec une économie de moyens révolutionnaire par rapport aux systèmes cunéiformes mésopotamiens (plusieurs centaines de signes) ou hiéroglyphiques égyptiens (plusieurs milliers). Développée par les marchands de la côte levantine entre 1500 et 1000 av. J.-C., l'écriture phénicienne est l'ancêtre direct de l'alphabet grec (qui y ajouta les voyelles), du latin, de l'hébreu, de l'arabe, du cyrillique et de la plupart des alphabets du monde. Quand on trace aujourd'hui un A, un B, un C — on trace la descendance directe des signes que le graveur de la stèle de Nora traçait dans ce ès il y a 2 800 ans.
2.3 — Les autres trésors du musée : la vie ordinaire de Nora
Au-delà de la stèle — qui écrase un peu le reste par son prestige — le musée recèle des centaines d'objets qui racontent la vie quotidienne de Nora avec une précision que les monuments architecturaux ne peuvent pas atteindre.
Des céramiques phéniciennes aux formes élancées — des amphores à col étroit pour le transport du vin et de l'huile, des coupes à lèvre évasée, des unguentaria (flacons à parfum) d'une délicatesse qui contredit l'image souvent véhiculée des Phéniciens comme de purs marchands pragmatiques. Ces objets avaient de la âce. Leurs créateurs avaient un sens de la forme.
Des lampes à huile par dizaines — en terre cuite, à une ou plusieurs mèches, certaines décorées de motifs géométriques ou de petits masques apotropaïques. La lampe à huile est l'objet le plus universel du monde antique méditerranéen — Phéniciens, Carthaginois, Grecs, Romains en fabriquèrent des formes légèrement différentes mais fonctionnellement identiques. Nora en a livré en quantité, depuis les niveaux phéniciens jusqu'aux niveaux tardifs romains, offrant une stratigraphie luminaire qui couvre mille ans d'éclairage artificiel.
Des mosaïques déposées — arrachées à leurs sols lors des fouilles et soigneusement restaurées — dont les motifs géométriques (losanges, méandres, entrelacs) rappellent les dessins des tapis sardes traditionnels avec une insistance qui invite à se demander si la continuité est fortuite ou profonde.
💡 Conseil pratique — Le musée est ouvert du mardi au dimanche, généralement de 9h à 19h (horaires variables, vérifiez avant la visite). Tarif : environ 3 à 5 €. Des billets combinés avec le site de Nora sont disponibles — la combinaison musée + site archéologique pour une journée complète est fortement recommandée. Commencez par le musée le matin (1h à 1h30 de visite) avant de rejoindre le site de Nora l'après-midi quand la lumière est plus belle sur les ruines.
Partie III — Pula comme base : rayonner vers le sud sauvage
3.1 — Le système des lagunes au sud de Pula
Pula se trouve au cœur d'un système lagunaire d'une richesse écologique remarquable — les étangs côtiers qui ponctuent toute la côte entre Cagliari et Chia, et dont plusieurs se trouvent dans le territoire communal de Pula ou à ses marges immédiates.
Le Stagno di Nora — la lagune qui longe la plage de Nora à l'ouest du site archéologique — est celui que les touristes qui visitent les ruines voient sans nécessairement le regarder vraiment : une étendue d'eau saumâtre peu profonde, colorée selon l'heure et la saison du vert bouteille au rose selon les algues et les sédiments, bordée de tamaris dont le feuillage fin se reflète dans l'eau immobile.
Ce sont surtout les flamants roses qui y règnent — depuis le début des années 1980 où ils colonisèrent spontanément tous les étangs côtiers sardes après des décennies d'absence. Ils y forment des groupes qui peuvent atteindre plusieurs centaines d'individus en hiver, quand les flamants venus du Camargue, d'Espagne et d'Afrique du Nord rejoignent les résidents permanents sardes. Le spectacle de plusieurs centaines de flamants dans la lumière d'automne sur le Stagno di Nora — avec en arrière-plan les colonnes du site archéologique visible depuis la route — est l'une des images les plus étrangement belles que la côte du Sud Sardaigne puisse offrir.
À quelques kilomètres au sud, le Stagno di Porto Columbu et les zones humides d'Is Moras prolongent ce système lagunaire dans un territoire encore peu fréquenté — des chemins de terre longent ces étangs et permettent une approche discrète de la faune aquatique en dehors des périodes de grande fréquentation balnéaire.
📜 Le rappel historique — La cohabitation entre les lagunes côtières et les sites archéologiques phéniciens sur la côte sarde n'est pas fortuite — c'est le même choix de site. Les Phéniciens installaient leurs comptoirs précisément là où une lagune ou un étang côtier complétait les ressources de la mer : les eaux saumâtres des lagunes étaient poissonneuses (mulets, anguilles, daurades), les roselières fournissaient du matériau de construction et de litière pour les animaux, les zones de vasière pouvaient être aménagées en salines pour produire le sel indispensable à la conservation des poissons exportés. Nora, Sulcis, Tharros, Bithia — tous les grands comptoirs phéniciens de Sardaigne sont implantés à proximité immédiate d'un système lagunaire.
3.2 — Santa Margherita di Pula : le rivage des grands hôtels
À sept kilomètres au sud de Pula, la côte de Santa Margherita abrite l'une des concentrations hôtelières les plus importantes de la Sardaigne méridionale — une succession de resorts et d'hôtels de luxe dont les terrasses et les piscines à débordement regardent la mer depuis les pinèdes qui bordent les plages.
Ce tourisme haut de gamme coexiste avec les plages publiques sans trop de friction — les plages entre Nora et Santa Margherita sont pour la plupart accessibles à tous, avec des secteurs libres et des secteurs avec services balnéaires selon les zones. La qualité de l'eau y est remarquable : le sable des fonds réverbère la lumière en turquoise pâle dans les premières eaux, et les herbiers de posidonie qui commencent à quelques mètres de profondeur maintiennent une transparence qui rend le snorkeling très agréable.
Pour les visiteurs qui cherchent un hébergement de qualité sans le caractère artificiellement "authentique" que certains hôtels de charme surjouent, cette côte offre des options sérieuses : des établissements bien entretenus, avec accès direct à la plage, dans un cadre de pins d'Alep et de tamaris qui tempère la chaleur d'été d'une façon que les hôtels de bord de route ne peuvent pas reproduire.
💡 Conseil pratique — Les hôtels de Santa Margherita di Pula pratiquent des tarifs très variables selon la saison : astronomiques en août (parfois 400-600 € la nuit dans les établissements de pointe), très accessibles en mai-juin et septembre-octobre (100-180 € pour des hébergements de bonne qualité). Si vous souhaitez séjourner sur cette côte, juin et septembre sont les fenêtres idéales — la mer est déjà chaude ou encore chaude, les plages sont dégagées, et les prix sont raisonnables.
3.3 — La forêt de Pixinamanna : au-dessus de Pula, dans le frais
À une quinzaine de kilomètres au nord de Pula, la route de montagne qui monte vers le Monte Arcosu et la Foresta di Pixinamanna offre une respiration inattendue dans un territoire dominé par la côte et la plaine. Cette forêt — l'une des plus grandes forêts de chênes-lièges de toute la Sardaigne, gérée par le WWF depuis 1984 comme une réserve naturelle — couvre les flancs nord des collines qui séparent Pula de Cagliari.
Le contraste entre la chaleur sèche de la plaine côtière et la fraîcheur relative de ces forêts est saisissant dès les premiers hectomètres d'ascension. L'air change — plus humide, plus vert, chargé des résines des chênes et du parfum de la fougère-aigle qui couvre les sous-bois. Les oiseaux changent — fini les mouettes et les goélands des plages, voici les pics épeiches, les geais des chênes, les crécerelles sur les crêtes.
Le cerf sarde (Cervus elaphus corsicanus) a fait l'objet d'un programme de réintroduction réussi dans la Foresta di Pixinamanna — la réserve du Monte Arcosu abrite aujourd'hui l'une des populations les plus importantes et les mieux protégées de cette sous-espèce endémique. En septembre, pendant le rut, les bramissements des cerfs mâles portent loin dans le silence de la forêt à l'aube — un son primitif et puissant que peu d'espaces naturels méditerranéens peuvent encore offrir.
📜 Le rappel historique — La Réserve Naturelle du Monte Arcosu fut créée en 1984 par le WWF Italie, qui racheta les terres d'un ancien domaine forestier de l'État pour les soustraire définitivement à tout développement. C'était un acte pionnier dans l'Italie des années 1980, où la protection de la nature par les organisations non-gouvernementales était encore peu développée. Aujourd'hui, la réserve couvre environ 7 000 hectares et constitue l'une des plus grandes propriétés du WWF en Europe. Elle est ouverte aux visites guidées certains jours de la semaine — réservation obligatoire sur le site du WWF Italie.
Partie IV — La vie à Pula : le quotidien comme destination
4.1 — Le marché du vendredi : la Sardaigne dans les cageots
Le marché hebdomadaire de Pula — qui se tient le vendredi matin sur la grande place et dans les ruelles adjacentes — est l'un de ces événements ordinaires qui, observés avec attention, donnent une leçon de géographie humaine impossible à obtenir autrement.
Les étals s'organisent selon une logique spatiale immémoriale : les maraîchers en premier, avec leurs cageots de tomates-cerises d'une rougeur qui paraît excessive aux palais habitués aux productions nordiques, leurs artichauts épineux dont les feuilles extérieures sont encore humides de la rosée du matin, leurs aubergines violettes et oblongues, leurs bulbes de fenouil dont les fanes débordent des paniers. À côté, les fromagers avec leurs roues de pecorino à différents stades d'affinage — le frais (fresco) qui cède sous le doigt, le demi-affiné (semistagionato) dont la croûte commence à se former, l'affiné (stagionato) aux arômes intenses que les anciens mangent par petits morceaux avec un verre de Cannonau.
Plus loin, les poissonniers — dont un, en particulier, arrivait directement du port de Nora avec ses glacières : des mulets du lac (cefali), des dorades de mer (orate), des poulpes (polpi) déjà attendris à coups de pierre contre la rive, et deux ou trois caisses de palourdes (vongole) dont le bruit caractéristique — un cliquetis de coquilles qui se ferment quand on les manipule — indique qu'elles sont encore vivantes.
Les artisans occupaient l'extrémité du marché : des poteries locales aux motifs géométriques, des nattes tressées d'esparterie, du savon artisanal au myrte et à l'arbousier, des bougies faites à la main dans les odeurs complexes de la cire d'abeille locale. Et un vieux monsieur qui vendait, depuis une caisse de bois posée sur des tréteaux, du miel d'abeilles sauvages récolté dans les collines de Pixinamanna — un miel sombre et presque amer, à l'opposé de l'industriel, qui avait la saveur exacte de la forêt dont il venait.
💡 Conseil pratique — Le marché de Pula commence à 7h30 – 8h et commence à se démonter vers 13h. Arrivez avant 9h pour trouver les meilleures pièces et pour vivre le marché à son moment le plus vivant. Le vendredi est aussi le jour où certains fromagers et producteurs d'huile de l'arrière-pays descendent vendre directement — des produits qu'on ne trouve pas en supermarché et qu'il serait dommage de rater.
4.2 — Les cafés de la piazza : l'art de ne rien faire efficacement
La Piazza del Municipio de Pula — la place centrale, avec sa mairie du XIXe siècle aux arcades de granit, ses palmiers, son kiosque à journaux — est l'espace public le plus typique de la vie sarde telle qu'elle existe encore dans les villes à cette échelle : petite assez pour être traversée en deux minutes, grande assez pour accueillir le passeggiata du soir, les fêtes patronales, les cortèges de mariage et les veillées funèbres.
Les cafés qui bordent la place — deux ou trois établissements dont l'un au moins est ouvert depuis les années 1950 et dont le patron vous sert votre café avant que vous ayez eu le temps de formuler votre commande (après deux jours de séjour, il vous a mémorisé) — sont le lieu de la vie sociale masculine de Pula. Les femmes viennent aussi, mais différemment — pour un café rapide debout, pour une glace avec les enfants le soir. Les hommes, eux, s'installent pour de longues conversations qui commencent par le football et finissent par la politique nationale, en passant par les prix de l'eau d'irrigation et les nouvelles du village voisin.
Le café sarde — le caffè ristretto servi en espresso court, très concentré, dans une tasse préchauffée — est une expérience à part entière. Sucré ou non selon les goûts (les anciens le sucrent beaucoup, les jeunes de moins en moins), il accompagne la journée sarde depuis le lever jusqu'à l'après-déjeuner avec une régularité de métronome. Dans les cafés de la piazza de Pula, le café coûte encore 1 euro — un prix qui ne reflète pas l'inflation et qui constitue une résistance culturelle autant qu'économique.
4.3 — La cuisine de Pula : entre la mer et la plaine
La table de Pula est celle d'une ville qui a la mer à trois kilomètres et la plaine à ses pieds — ce qui se traduit par une cuisine qui marie les produits marins et les produits de la terre avec une aisance qui tient à des siècles de pratique.
Le porcetto — le cochon de lait sarde rôti à la broche sur des branches de myrte et de genévrier — est ici une institution dominicale. Rôti lentement pendant quatre à cinq heures jusqu'à ce que la peau devienne une croûte d'un brun doré qui craque sous la dent, il se mange avec les mains, sur du pain carasau, avec des olives marinées aux herbes et un verre de Cannonau rouge. Les trattorias de la campagne autour de Pula qui servent le porcetto le dimanche midi sont connues de toute la région et font le plein dès 13h.
Les légumes de la plaine — tomates, artichauts, fèves, courgettes — entrent dans une cuisine de saison rigoureuse : en avril, les fèves fraîches avec le pecorino et la menthe sauvage ; en juillet, les melons de Campidano dont la chair orange est d'une douceur qui dépasse le raisonnable ; en septembre, les figues de Barbarie (fichi d'India) dont les vendeurs ambulants proposent des portions glacées sur les bords de route — un fruit qui demande de l'apprivoisage (les épines microscopiques des pelures sont redoutables) mais qui récompense par une saveur de rosée et de sucre froid.
💡 Conseil pratique — Pour un repas de porcetto dans les règles, cherchez les petits restaurants de campagne sur les routes entre Pula et Sarroch ou entre Pula et Teulada — les enseignes artisanales en bois, les tables de bois dehors sous les pergolas, la tête du cochon exposée à l'entrée comme garantie de fraîcheur. Ces adresses n'ont généralement pas de site internet. Elles sont connues localement. Demandez à l'hôtel ou au propriétaire du B&B — c'est la meilleure façon de les trouver.
Partie V — Pula comme point d'ancrage : les trajets du soir
5.1 — Le coucher de soleil sur Nora : la dernière lumière des colonnes
Un des grands plaisirs de séjourner à Pula est de pouvoir se rendre à Nora en fin de journée, après que les cars de touristes ont quitté le site et que le gardien commence à regarder sa montre. À cette heure-là — entre dix-sept heures et le coucher du soleil — le site archéologique prend une dimension que les visites de milieu de journée ne permettent pas d'atteindre.
La lumière rasante du soir creuse les reliefs des mosaïques avec une précision que l'éclairage zénithal de midi efface — les tesselles ressortent en ombre et lumière, les motifs géométriques se lisent avec une clarté presque tactile. Les colonnes du temple jettent des ombres longues sur le sol de la mer qu'elles surplombent. Et la mer elle-même, à cette heure, devient d'un bleu presque violet — la mer du soir méditerranéen, la mer des tableaux de peintre, qui dit quelque chose sur le temps qui passe que la mer de midi ne dit pas.
Il m'est arrivé d'être seul sur le site de Nora à dix-huit heures un soir de septembre — l'été qui se termine, les touristes qui sont partis, le gardien qui lisait son journal dans sa guérite. Ces trente minutes sur les ruines, dans la lumière déclinante, avec le bruit des vagues sur les colonnes et le silence de tout le reste, sont parmi les trente minutes les plus parfaites de mon séjour en Sardaigne.
5.2 — La route côtière du soir : entre les lagunes et la mer
La route côtière entre Pula et Chia — la SP71, une route secondaire qui longe la mer à quelques centaines de mètres d'altitude en longeant les étangs — est une route de soir. Le matin, on la traverse trop vite pour rejoindre la plage. Le soir, quand le soleil descend sur la mer à l'ouest, on peut s'y arrêter à n'importe quel belvédère et regarder le spectacle qui se donne gratuitement, sans date limite, depuis que cette côte existe.
Les étangs côtiers s'allument d'abord — leurs surfaces plates captant la lumière orange et rouge du soleil couchant et la renvoyant vers le ciel en un miroir parfait. Les flamants, si on a la chance de les trouver actifs, deviennent des silhouettes roses sur fond d'eau en feu. Les genévriers sur les crêtes se découpent en ombres chinoises. Et quelque part entre la route et la mer, un héron cendré — immobile depuis des heures sur la même berge d'étang — décide enfin que la journée est finie et déploie ses ailes pour rejoindre son dortoir dans les roselières.
5.3 — Is Molas et le golf dans les dunes : une parenthèse inattendue
Entre Pula et la côte, un détour inattendu s'impose pour les voyageurs curieux de toutes les formes de rapport au paysage : le Golf Is Molas, l'un des plus beaux parcours de golf de Méditerranée selon plusieurs classements spécialisés. Non pas que le golf soit nécessairement une passion — mais parce que ce parcours de 27 trous a été dessiné en respectant la topographie naturelle des dunes, des étangs et du maquis d'une façon qui en fait, abstraction faite de son usage, un paysage aménagé de grande qualité.
Les allées vertes qui serpentent entre les étangs, les chênes-lièges conservés intacts dans les roughs, les vues sur la mer depuis les tees d'altitude — tout cela forme un espace qui mérite d'être vu même par ceux qui n'ont jamais touché un club de golf. Le restaurant du clubhouse, ouvert à tous, sert une cuisine d'une qualité surprenante avec une terrasse sur les dunes.
Partie VI — Les environs immédiats : la constellation du sud proche
6.1 — Sarroch et la côte industrielle : ne pas détourner le regard
Il faut être honnête sur ce qui précède Pula depuis Cagliari : la côte de Sarroch, avec ses installations de raffinage pétrolier, ses cuves cylindriques qui miroitent dans la lumière et ses torchères qui brûlent en permanence, n'est pas un paysage qu'on cherche dans les guides touristiques.
Et pourtant, cette côte industrielle mérite un regard — pas de complaisance, mais d'attention honnête. Les installations de Saras (la raffinerie sarde, fondée en 1962 par la famille Moratti) traitent plusieurs millions de tonnes de pétrole par an et constituent encore aujourd'hui l'un des principaux employeurs industriels de la région. Elles sont la raison pour laquelle certaines familles de Sarroch ont pu rester en Sardaigne plutôt que d'émigrer vers le continent dans les années 1960 et 1970.
Cette cohabitation entre la beauté naturelle de la baie de Cagliari et l'infrastructure industrielle de Sarroch est l'une des tensions du sud sarde — une tension que ni la réalité touristique ni la réalité économique ne peuvent effacer. En passant devant les cuves sur la SS195, je me souvins de Ingurtosu, des mines abandonnées, des villages vides — et je pensai que les industries qui emploient des gens méritent au moins autant de regard que celles qui les font partir.
6.2 — Capoterra et les étangs de Santa Gilla : avant le golfe
À mi-chemin entre Cagliari et Pula, la commune de Capoterra abrite les étangs de Santa Gilla — l'un des plus grands systèmes lagunaires de Sardaigne, qui s'étend sur environ 2 700 hectares entre la banlieue ouest de Cagliari et la côte. Ces étangs — qui n'ont pas la notoriété touristique de Molentargius mais qui lui sont comparables en importance écologique — accueillent en hiver des dizaines de milliers d'oiseaux aquatiques : flamants roses, aigrettes, hérons pourprés, spatules, ibis sacrés (espèce introduite depuis l'Afrique) et de nombreuses espèces de canards et de limicoles en migration.
La route qui longe Santa Gilla depuis Capoterra est l'une des meilleures pistes pour l'observation ornithologique de la région cagliaritaine — une succession de belvédères improvisés depuis lesquels on observe, avec des jumelles, la vie dense et bruyante de ces plans d'eau qui sont parmi les plus productifs de la Méditerranée.
Partie VII — Informations pratiques
7.1 — Pourquoi choisir Pula comme base
Pula présente un argument irrésistible pour le voyageur qui veut explorer le sud de la Sardaigne sans se déplacer chaque soir : elle est à égale distance des principaux sites de la région.
- Nora : 3 km
- Plages de Santa Margherita : 7 km
- Chia et ses dunes : 25 km
- Cagliari : 35 km
- Ingurtosu et Piscinas : 60 km
- Foresta di Pixinamanna : 15 km
- Iglesias et le bassin minier : 55 km
Cette position centrale, combinée à l'offre d'hébergement variée (B&B authentiques dans le centre historique, agriturismo dans la campagne environnante, hôtels balnéaires sur la côte) et à la présence de services réels (pharmacie, supermarché, médecin, restaurants qui fonctionnent aussi en dehors de la saison touristique), fait de Pula une base logistique idéale pour deux à trois semaines d'exploration du sud sarde.
7.2 — Quand venir
| Période | Avantages | Inconvénients |
|---|---|---|
| Mars – avril | Campagne verte, marché très actif, quasi-solitude | Mer froide, Nora parfois partiellement fermé |
| Mai ⭐ | Sant'Efisio le 1er (procession depuis Cagliari), mer qui se réchauffe, lumière parfaite | Quelques groupes scolaires |
| Juin | Excellent compromis — tout est ouvert, peu de monde | Début de hausse des prix balnéaires |
| Juillet – août | Plages au meilleur, longues journées, animation | Chaleur forte, tourisme de masse sur la côte |
| Septembre ⭐ | Mer chaude, flamants actifs, Nora sans foule, vendanges | — |
| Octobre | Lumière d'automne, faune active, prix cassés | Certains hôtels balnéaires fermés |
| Novembre – février | Marché, vie locale authentique, pas de tourisme | Plages sans intérêt, certains sites à horaires réduits |
💡 Mon conseil — Mai pour la fête de Sant'Efisio (la procession passe par la chapelle de Nora le soir du 1er mai — une veillée unique), septembre pour tout — la mer, le site de Nora à l'aube, les flamants sur les étangs, les vendanges dans l'arrière-pays.
7.3 — Où dormir à Pula
- Dans le centre historique : plusieurs B&B installés dans des maisons de village restaurées. Le meilleur moyen de vivre Pula comme une ville réelle plutôt que comme une base balnéaire.
- Dans les agriturismo environnants : des fermes et exploitations agricoles qui proposent chambres et demi-pension. La qualité varie — cherchez ceux qui produisent réellement leur propre nourriture.
- Sur la côte (Santa Margherita) : pour ceux qui veulent la mer à portée immédiate. Plus cher, moins authentique, mais indéniablement pratique.
7.4 — Ce qu'il faut emporter de Pula
- Du pecorino acheté directement au marché du vendredi
- De l'huile d'olive extra-vierge d'un producteur local
- Du miel de Pixinamanna si vous trouvez le vieux monsieur au marché
- Une nuit entière à Nora, de l'aube à la fermeture, pour voir le site dans toutes ses lumières
Épilogue — Ce que Pula garde pour la fin
C'était le dernier matin de mon dernier séjour. Je m'étais levé avant le jour et j'avais pris la route de Nora dans l'obscurité. À l'entrée du site — les grilles encore fermées, le gardien pas encore arrivé — je m'étais assis sur un rocher et j'avais attendu.
L'aube arriva par l'est, depuis la mer, avec cette façon qu'ont les aubes méditerranéennes de n'annoncer leur couleur qu'au dernier moment — le ciel qui passe du noir au marine, du marine au gris perle, du gris perle à un rose très pâle, et puis soudainement, sans transition, l'or.
Les colonnes du temple de Nora s'allumèrent dans ce premier soleil — trois fûts de calcaire blanc, plantés dans la roche à l'extrémité de la presqu'île, avec la mer de chaque côté et le ciel au-dessus. La stèle de Nora était à trois kilomètres de là, dans sa vitrine du musée, portant le premier nom écrit de cette île. Les flamants du Stagno di Nora s'éveillèrent dans un froissement d'ailes rose et rouge derrière moi.
Je pensai à tout le voyage — depuis cette même presqu'île de Nora où nous avions commencé, il y avait maintenant beaucoup de semaines, beaucoup de routes et beaucoup de lumières différentes. Barumini et ses tours de pierre sans nom. Galtellì et sa Vierge sans visage. Ulassai et son ruban bleu. Jerzu et son Cannonau qui goûte les Tacchi. Cagliari et sa lumière impossible à peindre. Ingurtosu et sa tour des poudres dans le silence.
Toute la Sardaigne, depuis cette pointe de presqu'île où les Phéniciens avaient posé l'ancre les premiers, il y a deux mille huit cents ans.
La grille s'ouvrit. Le gardien arriva en bâillant, ses clés à la main, et me regarda avec la surprise de qui ne s'attendait pas à un visiteur si tôt. Puis il sourit.
"Prima visita?" dit-il.
"No," répondis-je. "L'ultima."
Il hocha la tête avec la compréhension de quelqu'un qui a vu beaucoup de gens commencer et finir leurs voyages à cet endroit précis. Puis il tint la grille ouverte.
J'entrai.
Récit rédigé après de nombreuses visites à Pula, au marché du vendredi, à la chapelle de Sant'Efisio et aux environs, commune de Pula, province du Sud Sardaigne.
Sources de référence : Giovanni Patroni, « Nora, colonia fenicia in Sardegna », Memorie dell'Accademia Nazionale dei Lincei, 1904 ; Museo Archeologico Giovanni Patroni di Pula, catalogues permanents ; WWF Italie, Riserva Naturale del Monte Arcosu, rapports annuels ; LIPU, atlas ornithologique des zones humides de la Sardaigne méridionale.


