
En bateau de Cagliari au Capo Sant'Elia
Deux heures de mer depuis le vieux port pour contourner la péninsule de Sant'Elia — falaises blanches, grottes qu'on approche à la rame, et la ville qui s'éloigne dans la brume. Idéal en fin d'après-midi, quand la lumière dorée tape sur les calcaires.
⛵ En bateau de Cagliari au Capo Sant'Elia
Récit d'une traversée depuis le port de Cagliari jusqu'au bout du promontoire, Sardaigne méridionale
Il y a une façon de voir une ville que les habitants ne connaissent presque jamais : depuis la mer, en train de s'en éloigner. La ville se révèle alors dans sa vérité la plus ancienne — sa ligne, son rapport à l'eau, la logique de son implantation sur la terre. Cagliari, depuis la mer, est une évidence. On comprend immédiatement pourquoi les Phéniciens s'arrêtèrent ici. Pourquoi les Romains en firent leur capitale. Pourquoi les Aragonais y construisirent leurs remparts les plus hauts. La mer le dit clairement : ce rocher, cette baie, cet abri — c'était inévitable.
Prologue — L'heure du départ, entre les chalutiers et les mouettes
Il faisait encore frais quand j'arrivai au port de Cagliari ce matin-là — cette fraîcheur de printemps méditerranéen qui ressemble à une promesse tenue, légèrement salée, portée par un vent du large qui entrait dans le port en soulevant les cordages des bateaux de pêche. L'horloge de la torre dell'Elefante, là-haut sur le Castello, marquait huit heures et quelques. Les mouettes criaient sur les bollards.
Le port de Cagliari est un espace composite et vivant — la partie commerciale à l'ouest, avec ses ferrys qui font la liaison avec Civitavecchia, Gênes et Palerme ; la marina touristique au centre, ses coques blanches et ses mâts en aluminium alignés comme des tiges de métal dans le ciel bleu ; et à l'est, vers le quartier de La Plaia, les derniers chalutiers professionnels avec leurs filets étendus sur le quai, leurs moteurs diesel qui toussotent au ralenti et leurs équipages qui rentrent de la nuit en déchargeant des caisses de dorades et de langoustes dans le soleil du matin.
C'est depuis la marina touristique que partent les excursions en bateau vers le Capo Sant'Elia — cette avancée de terre et de calcaire qui ferme la baie de Cagliari à l'est, portant sur son dos la Sella del Diavolo (la Selle du Diable) et son phare, ses grottes marines et ses tours de guet aragonaises. J'avais réservé une place sur une petite vedette de huit personnes, commandée par un marin cagliaritain d'une soixantaine d'années qui s'appelait Tonino et qui avait la peau et les mains de quelqu'un qui n'avait jamais travaillé à l'intérieur.
"Pronto?" dit-il en larguant les amarres sans attendre ma réponse.
Nous partîmes.
Partie I — Cagliari vue de la mer : la révélation d'une silhouette millénaire
1.1 — La baie de Cagliari : une géographie de l'évidence
Le moteur crépitait doucement. La vedette sortit lentement de l'avant-port, croisant un ferry qui rentrait de Gênes — une masse blanche et orange dont le sillage nous souleva légèrement alors que nous passions sous son étrave. Puis l'espace s'ouvrit et Cagliari apparut dans sa totalité.
Je compris à cet instant ce que signifie vraiment une baie naturelle. Le golfe de Cagliari est un demi-cercle presque parfait — vingt kilomètres de diamètre, fermé à l'est par le Capo Sant'Elia et à l'ouest par le Capo Spartivento, avec au nord la ville qui dévale de son promontoire rocheux jusqu'au front de mer en une succession de terrasses, de bastions et de maisons colorées. La mer est ici parfaitement abritée des tempêtes du large par la géographie elle-même — une protection naturelle que n'importe quel navigateur de l'Antiquité reconnaissait immédiatement comme un privilège rare.
La ville se lisait depuis l'eau comme un livre ouvert. Tout en bas, la ligne des quais et des immeubles modernes du lungomare. Plus haut, les façades ocre et rouge des quartiers de Stampace et de Marina. Plus haut encore, les remparts dorés du Castello — ce quartier médiéval juchéé sur son promontoire calcaire, hérissé de tours et de bastions aragonais — dont les murailles semblent plonger directement dans la mer depuis certains angles. Et tout en haut, dominant tout, les deux tours médiévales : la torre di San Pancrazio et la torre dell'Elefante, qui marquent les angles du Castello comme des sentinelles de pierre depuis le XIVe siècle.
📜 Le rappel historique — La torre dell'Elefante et la torre di San Pancrazio furent construites entre 1305 et 1307 par les Pisans — alors maîtres de Cagliari — dans l'urgence d'une menace aragonaise imminente. Leur architecte était Giovanni Capula, dont le nom est gravé sur les deux édifices. Ce qui les rend uniques dans l'architecture médiévale sarde, c'est qu'elles ont une face entièrement ouverte côté intérieur — un mur arrière absent, remplacé par des galeries de bois amovibles, ce qui permettait à la garnison de les démanteler rapidement si l'ennemi s'en emparait et évitait qu'elles ne se retournent contre la ville. Un calcul défensif d'une sophistication remarquable, réalisé sept siècles avant que la guerre asymétrique ne devienne un concept.
1.2 — La ville phénicienne et romaine : ce que la mer voit que la terre cache
En regardant Cagliari depuis le bateau, quelque chose d'autre sauta aux yeux — quelque chose que l'on ne perçoit pas depuis les rues. La ville est construite sur trois rochers distincts, séparés par des zones basses aujourd'hui comblées et urbanisées, mais autrefois des lagunes ou des zones marécageuses. Le rocher du Castello, le rocher de Bonaria, et le promontoire du Capo Sant'Elia sont trois doigts tendus vers la mer — trois langues de calcaire que la géologie a poussé vers le sud et que les hommes ont colonisées dès qu'ils en ont compris la valeur.
Karalis — le nom punique et romain de Cagliari — fut d'abord un comptoir phénicien, probablement fondé entre le VIIIe et le VIIe siècle avant J.-C. sur le promontoire de la future ville. Sa position était idéale : un port protégé, des lagunes poissonneuses à l'arrière, des terres agricoles fertiles dans les environs immédiats, et une visibilité maritime permettant d'apercevoir les navires ennemis ou amis de loin.
Les Carthaginois, puis les Romains, développèrent et amplifièrent ce qui n'était qu'un comptoir. Karalis romana devint la capitale de la province de Sardinia et Corsica — un statut qui lui conférait une importance administrative et économique considérable. Le port fut aménagé, les routes rayonnèrent depuis la ville vers l'ensemble de l'île, des thermes, un amphithéâtre, des temples furent construits sur les hauteurs.
📜 Le rappel historique — L'amphithéâtre romain de Cagliari, creusé dans la roche calcaire du flanc du Castello au IIe siècle après J.-C., est l'un des mieux conservés de toute l'Italie méridionale. Pouvant accueillir environ 10 000 spectateurs, il accueillait des jeux, des combats de gladiateurs et des représentations théâtrales. Son état de conservation exceptionnel s'explique par sa construction partiellement souterraine — une partie des gradins étant taillée directement dans la roche — qui le protégea des démantèlements médiévaux. Il est encore utilisé aujourd'hui pour des spectacles estivaux, faisant des représentations modernes un dialogue direct avec deux millénaires d'histoire.
1.3 — Le quartier de Marina et Stampace : l'histoire dans les couleurs
Le bateau longeait à présent le front de mer à faible distance, et je pouvais détailler les façades du quartier de Marina — le quartier historique au pied du Castello, dont les maisons serrées donnant directement sur le port ont conservé une palette de couleurs qui n'est pas sans rappeler certains quartiers de Lisbonne ou de Naples : ocre, jaune paille, rose saumon, vert délavé, avec des volets en bois peint de bleus et de verts profonds, des balcons de fer forgé chargés de géraniums, des linges qui sèchent dans le contre-jour.
Marina est le quartier le plus ancien de Cagliari en termes de vie quotidienne ininterrompue — des rues comme la Via Sardegna ou la Via Dettori ont été marchandes et animées depuis l'époque médiévale jusqu'à aujourd'hui, avec une continuité humaine que peu de quartiers en Europe peuvent revendiquer sur la même durée. Les arcs gothico-aragonais du XIVe siècle y côtoient des facades baroques du XVIIe et des devantures de bars et d'épiceries du XXIe, dans un tissu urbain que chaque époque a modifié sans jamais tout à fait effacer la précédente.
💡 Conseil pratique — Si vous faites l'excursion en bateau le matin, prévoyez de terminer la journée dans le quartier Marina — notamment dans la Via Sardegna et ses environs — pour dîner dans l'une des trattorias typiques. Les spaghetti alle vongole (palourdes de la baie de Cagliari), le fregola ai frutti di mare (semoule sarde grillée aux fruits de mer) et la zuppa di pesce (soupe de poisson à la sarde) y sont parmi les meilleures de toute la ville. Réservez en haute saison.
Partie II — Vers l'est : la côte entre Cagliari et la Sella del Diavolo
2.1 — Le Poetto et ses flamants roses : la plage interminable
La vedette quitta le front de mer du centre-ville et mit le cap vers l'est, longeant la longue bande sablonneuse du Poetto — la plage urbaine de Cagliari, une digue de sable fin et blanc qui s'étire sur huit kilomètres entre la ville et le Capo Sant'Elia, avec la mer d'un côté et les étangs de Molentargius de l'autre.
Depuis l'eau, le Poetto est une ligne presque irréelle : une bande de sable blanc immaculé entre deux bleus — le bleu de la mer au sud, le bleu-gris des étangs au nord. En longeant cette bande depuis le bateau, j'aperçus à l'arrière-plan, au-delà du sable, les silhouettes roses et filiforme des flamants roses — des dizaines, peut-être des centaines, debout dans les eaux peu profondes du lac de Molentargius comme une armée de grues roses endormies.
📜 Le rappel historique — Les étangs de Molentargius forment un système lagunaire d'environ 1 400 hectares entre Cagliari et Quartu Sant'Elena — aujourd'hui Parc Naturel Régional. Ils furent pendant des siècles une ressource économique considérable : les salines de Molentargius produisaient un sel de qualité exporté dans toute la Méditerranée. Les flamants roses (Phoenicopterus roseus) y nidifient depuis leur réintroduction spontanée dans les années 1980 — après des décennies d'absence liées à la perturbation humaine des étangs. La colonie cagliaritaine compte aujourd'hui plusieurs milliers d'individus nicheurs, ce qui en fait l'une des plus importantes d'Europe occidentale. Les voir depuis la mer, rose pâle dans la brume de chaleur des étangs, est l'une des images les plus étrangement belles que Cagliari puisse offrir.
2.2 — La côte rocheuse vers Sant'Elia : où la ville cède à la roche
Après le Poetto, le sable disparut et la côte changea de nature. Les constructions balnéaires s'effacèrent, remplacées par les rochers calcaires de la penisola di Sant'Elia — une langue de terre et de pierre qui s'avance vers le sud-est en se hissant progressivement jusqu'à la crête de la Sella del Diavolo. Cette transition entre la ville et la roche sauvage était saisissante vue depuis l'eau : en quelques centaines de mètres, on passait du béton des résidences balnéaires aux falaises blanches et verticales, sans transition, comme si la nature avait décidé de reprendre ses droits à une frontière précise.
La mer changea de couleur. Le bleu pâle et sableux du Poetto céda à un vert émeraude profond — la signature des fonds de posidonie, ces herbiers marins qui colonisent les zones rocheuses claires et qui sont le signe le plus fiable d'une eau d'une qualité exceptionnelle.
📜 Le rappel historique — La posidonie océanique (Posidonia oceanica) est une plante marine endémique de la Méditerranée — pas une algue, mais une véritable plante à fleurs adaptée à la vie sous-marine. Ses herbiers sont considérés comme les écosystèmes les plus productifs de la Méditerranée : ils constituent des nurseries pour des centaines d'espèces de poissons et d'invertébrés, produisent une grande quantité d'oxygène par photosynthèse, et stabilisent les fonds sableux en piégeant les sédiments. La présence d'herbiers de posidonie denses est un indicateur infaillible de bonne qualité de l'eau — ils disparaissent rapidement en cas de pollution ou d'eutrophisation. La transparence de la mer autour du Capo Sant'Elia, qui permet parfois de voir le fond à quinze ou vingt mètres de profondeur, est directement liée à la santé de ces herbiers.
2.3 — La tour de guet aragonaise : sentinelle sur le cap
À mi-chemin du cap, au sommet d'une falaise calcaire couleur miel, se dresse la Torre del Capo Sant'Elia — l'une des nombreuses tours de guet que les Aragonais, puis les Espagnols, construisirent tout au long des côtes sardes aux XVIe et XVIIe siècles pour se prémunir des raids barbaresques.
Depuis le bateau, sa silhouette cylindrique se découpait sur le ciel avec une précision de dessin — une tour trapue, sans ornement, construite pour durer et pour voir loin. Son couronnement de mâchicoulis, d'où les guetteurs pouvaient observer l'horizon marin dans toutes les directions, était encore parfaitement lisible. Elle était désarmée, silencieuse, habitée seulement par les mouettes et les faucons crécerelles qui nichent dans ses fissures.
Tonino réduisit le moteur et nous approcha à une cinquantaine de mètres de la falaise. "Mon arrière-arrière-grand-père," dit-il avec un sourire en désignant la tour. Puis, devant nos regards interrogateurs : "Tous les Cagliaritains sont les descendants des gens qui regardaient depuis là-haut. On a tous un ancêtre guetteur."
📜 Le rappel historique — Le réseau des tours côtières sardes — on en dénombre plus de 100 encore debout sur l'ensemble de l'île, sur les quelque 150 à 200 construites entre le XVIe et le XVIIe siècle — fut mis en place pour répondre à la menace des corsaires barbaresques, ces pirates et combattants venus des côtes d'Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Maroc) qui ravageaient les côtes méditerranéennes et réduisaient en esclavage des centaines de milliers de personnes entre le XVe et le XIXe siècle. La Sardaigne, île méditerranéenne par excellence, fut particulièrement éprouvée : des villages entiers du littoral furent vidés de leurs habitants lors de raids ponctuels. Le système des tours permettait de diffuser une alerte visuelle sur toute la côte en moins d'une heure par signaux de fumée de jour et de feu la nuit.
Partie III — La Sella del Diavolo : géologie, légende et vertige
3.1 — La silhouette : comprendre le "dos du diable"
Au fur et à mesure que la vedette progressait vers l'est, la Sella del Diavolo se révélait dans toute son étrangeté géologique. En sarde Sa Sella de su Demoniu — la "Selle du Diable" — ce promontoire est une arête calcaire allongée, haute d'environ 130 mètres, qui se termine en pointe effilée vers la mer. Sa forme depuis le large est effectivement celle d'une selle de cheval renversée, ou — selon l'imagination qu'on y apporte — d'un dos courbé, d'une échine de bête fabuleuse, d'une vague de pierre figée à son sommet.
La géologie l'explique clairement : la Sella del Diavolo est un horst calcaire — un bloc de roche resté en hauteur tandis que les terrains environnants s'effaçaient par érosion différentielle. Le calcaire oligocène qui la compose est parmi les plus durs de Cagliari — il a résisté à des millions d'années de vent et d'eau salée là où les formations plus tendres alentour ont été aplanies. Ce processus d'une lenteur géologique absolue a produit cette silhouette qui semble dessinée à dessein, comme si la nature avait voulu créer un point focal pour tous les regards venant de la mer.
📜 Le rappel historique — Le calcaire de la Sella del Diavolo appartient à l'Oligocène (entre 34 et 23 millions d'années) — une époque géologique où la Sardaigne était encore sous les eaux d'une mer chaude peu profonde. Les sédiments carbonatés accumulés sur ces fonds marins constituent aujourd'hui les formations calcaires qui caractérisent le paysage de Cagliari et du Capo Sant'Elia. On retrouve des fossiles marins (coraux, mollusques, échinodermes) dans ces calcaires, visibles dans les falaises et sur les plages rocheuses du cap — un rappel fascinant que la montagne fut un jour un fond marin.
3.2 — La légende : l'archange contre le diable au bord du gouffre
Mais la géologie ne dit pas tout sur la Sella del Diavolo. La légende est plus spectaculaire.
Selon une tradition sarde ancienne — d'origine probablement médiévale, avec des racines peut-être plus profondes encore —, c'est sur cette crête que se déroula le combat final entre l'archange Michel et le diable. Satan, cherchant à s'emparer de la Sardaigne pour en faire son royaume, avait posé sa selle sur le promontoire — un geste de possession symbolique, comme un cavalier qui marque son cheval. L'archange Michel descendit du ciel pour s'y opposer. Le combat fut terrible, long, violent. Et le diable fut finalement précipité dans la mer depuis la crête du cap, emportant sa selle dans sa chute — laissant son nom à jamais gravé dans la pierre.
La légende n'est pas sans écho hagiographique : San Michele (Saint Michel) est particulièrement vénéré en Sardaigne, où de nombreuses chapelles et des centaines de micro-toponymes portent son nom. Le motif du saint guerrier terrassant le diable sur une hauteur dominant la mer est un archétype chrétien que l'on retrouve du Mont-Saint-Michel en Normandie à Monte Sant'Angelo dans les Pouilles. Chaque promontoire, semble-t-il, a besoin de sa bataille angélique.
📜 Le rappel historique — Le culte de l'archange Michel (San Michele Arcangelo) est l'un des plus répandus du monde chrétien, présent dans toutes les confessions (catholique, orthodoxe, anglicane, arménienne). Dans l'iconographie traditionnelle, Michel est représenté en guerrier céleste, avec une épée ou une lance, terrassant Satan sous la forme d'un dragon ou d'un serpent. Ce motif iconographique — le saint guerrier sur le monstre vaincu — est lui-même héritier de représentations bien plus anciennes : le dieu solaire Marduk terrassant le dragon Tiamat dans la cosmogonie babylonienne, Persée décapitant la Gorgone, Apollon tuant Python à Delphes. La Sella del Diavolo s'inscrit dans cette très longue tradition des hauteurs marines comme théâtres de combats cosmiques.
3.3 — La montée au sommet : à pied, par l'autre face
Je dois ouvrir ici une parenthèse dans le récit du bateau pour parler d'une seconde visite que je fis, le lendemain, à pied cette fois — car la Sella del Diavolo se visite aussi depuis la terre, par un sentier qui monte depuis le quartier de Calamosca, sur la face nord du promontoire.
Le sentier est raide et pierrier. Il monte entre les pistachiers lentisques et les euphorbes arborescentes, traverse une ancienne zone militaire dont les barbelés rouillés bordent encore par endroits le chemin, et atteint en quarante-cinq minutes environ la crête qui suit la Sella sur toute sa longueur. La vue depuis là-haut est stupéfiante dans les deux directions : à l'ouest, Cagliari tout entière avec ses quartiers qui descendent vers le port, les lagunes de Molentargius et les flamants roses, et par beau temps les collines du Sulcis dans le lointain ; à l'est, la côte qui file vers Villasimius, les rochers calcaires de la péninsule, et la mer ouverte jusqu'à la Tunisie (à 220 kilomètres par temps très clair).
💡 Conseil pratique — Le sentier pédestre de la Sella del Diavolo part depuis le Lido di Calamosca — une petite plage au pied du cap, accessible depuis Cagliari en 15 minutes de voiture ou en bus (ligne CTM). Comptez 45 minutes à 1h de montée selon le niveau. En haut, restez impérativement sur les sentiers balisés — les falaises de la face sud sont verticales et sans garde-corps. La vue est maximale par tramontane (vent du nord), quand l'air est nettoyé de toute brume. Ne pas y aller en cas d'orage — la crête est exposée et les éclairs fréquents en automne.
Partie IV — Les grottes marines : le dessous des choses
4.1 — L'entrée dans l'obscurité bleue
C'est pour les grottes que la plupart des visiteurs choisissent l'excursion en bateau — et Tonino le savait, qui manœuvrait avec une précision de chirurgien entre les rochers du cap pour nous amener devant les entrées.
La côte est de la Sella del Diavolo est criblée de grottes et d'arches marines creusées par des millénaires d'action conjuguée de la mer et du vent dans le calcaire. Certaines sont accessibles en nageant. D'autres, plus profondes, ne se visitent qu'en kayak de mer ou en petite embarcation à moteur réduit.
Tonino coupa le moteur à l'entrée de la première grotte. La vedette glissa dans le silence sur son élan, et nous entrâmes dans l'obscurité.
La grotte Sant'Elia — la plus longue et la plus impressionnante du cap — fait une cinquantaine de mètres de profondeur pour une hauteur de voûte qui oscille entre deux et six mètres selon les endroits. La lumière extérieure filtrait par l'entrée et par quelques fissures dans la voûte, créant des effets de réfraction dans l'eau qui transformaient le fond — visible à quatre ou cinq mètres, parfaitement clair — en un vitrail bleu et vert d'une beauté irréelle. Des demoiselles (petits poissons bleu électrique) filaient entre les algues calcifiées des parois. Un poulpe — immobile, parfaitement mimétique sur une corniche de roche — nous regarda passer avec ses yeux dorés et indifférents.
Le silence dans la grotte était d'une qualité différente du silence à l'air libre — plus dense, plus habité, avec l'acoustique particulière des espaces clos et humides. Les gouttes qui tombaient de la voûte faisaient des cercles parfaits dans l'eau calme. Le moteur, éteint, ne laissait plus entendre que le clapot des vagues contre la pierre.
📜 Le rappel historique — Les grottes marines du Capo Sant'Elia furent habitées dès la préhistoire. Des fouilles archéologiques ont mis au jour, dans certaines cavités de la côte orientale de la péninsule, des traces d'occupation néolithique : fragments de céramique imprimée, ossements animaux, cendres de foyers. Ces grottes offraient aux populations préhistoriques à la fois un abri naturel, une proximité immédiate avec les ressources marines, et une position défensive naturelle contre les prédateurs et les groupes humains concurrents. La mer n'était pas un obstacle pour ces populations — c'était une autoroute et un garde-manger.
4.2 — La grotte de la lumière : un spectacle de physique optique
La deuxième grotte que nous visitâmes ce jour-là était plus courte mais plus large — une salle quasi circulaire d'une vingtaine de mètres de diamètre, dont le plafond était percé en son centre d'une fissure par laquelle la lumière du soleil entrait en faisceau vertical.
Ce faisceau — d'une intensité quasi solide à dix heures du matin — frappait la surface de l'eau exactement au centre de la salle et s'y fragmentait en une infinité de reflets qui tapissaient les parois de la grotte d'un mouvement lumineux incessant, comme si des milliers de petits miroirs tremblaient simultanément. Les parois de calcaire blanc reflétaient cette lumière en la multipliant, et tout l'intérieur de la grotte pulsait dans un bleu électrique qui tenait du rêve autant que de la physique.
Je restai bouche ouverte. Devant moi, une dame allemande — la soixantaine, chapeau de toile, carnet d'aquarelles sur les genoux depuis le début de la sortie — avait posé ses pinceaux et regardait sans bouger, les mains à plat sur ses genoux, avec l'expression de quelqu'un qui vient de comprendre quelque chose d'important.
Tonino sourit. Il avait vu cette expression des milliers de fois. Elle ne l'avait jamais lassé.
💡 Conseil pratique — Le spectacle lumineux dans la grotte de la lumière est maximal entre 10h et 12h, quand le soleil est suffisamment haut pour que son rayon entre par la fissure de la voûte et frappe la surface de l'eau. En dehors de cette fenêtre horaire, la grotte reste belle mais l'effet est moins spectaculaire. Si vous réservez une excursion en bateau, précisez que vous souhaitez voir les grottes le matin.
4.3 — La faune sous-marine : ce que l'eau contient
Entre deux grottes, Tonino coupa le moteur et nous invita à nous mettre à l'eau — masque et tuba fournis par l'embarcation. La mer était à 22 degrés, transparente à une profondeur de quinze mètres.
Je nageai au-dessus d'un herbier de posidonie — une forêt sous-marine d'une densité et d'une vitalité stupéfiantes. Les feuilles rubannées, vert sombre, ondulaient dans le courant léger comme autant de bras tendus. Entre les touffes, une vie discrète et abondante : des sars (dorades blanches aux rayures noires) qui tournaient en bancs serrés, un mérou brun posé sur un rocher et qui me regarda approcher avec une placidité de chat, des murènes dont les têtes piquées de taches blanches sortaient des fissures calcaires, une pieuvre en mouvement — ses huit bras courant sur le fond avec une fluidité qui rendait le concept de locomotion entièrement relatif.
📜 Le rappel historique — La murène méditerranéenne (Muraena helena) était l'un des animaux les plus valorisés de la gastronomie romaine. Les viviers à murènes (muraria) étaient une marque de richesse et de raffinement dans les propriétés des grandes familles romaines — un peu comme les étangs à carpes des châteaux médiévaux européens. Certains propriétaires romains auraient entretenu des relations affectives avec leurs murènes, leur donnant des noms et leur faisant porter des bijoux. La murène jouait également un rôle symbolique ambigu : à la fois objet de fascination esthétique et créature dangereuse (sa morsure peut être sévère), elle incarnait dans l'imaginaire antique cette tension entre le beau et le périlleux qui caractérise si souvent la mer elle-même.
Partie V — Le phare du Capo Sant'Elia : la lumière au bout du monde
5.1 — Le phare : une histoire de la lumière sur la mer
À l'extrémité orientale du cap, là où la Sella del Diavolo plonge dans la mer et où les falaises sont les plus verticales, le phare du Capo Sant'Elia (Faro di Capo Sant'Elia) dresse sa tour blanche depuis 1859 — une construction de l'époque piémontaise, quelques années après que la Sardaigne fut intéée au Royaume de Piémont-Sardaigne qui allait bientôt devenir le Royaume d'Italie.
Depuis le bateau, en passant au large à une centaine de mètres des falaises, le phare semblait petit — écrasé par la hauteur des rochers qui l'entourent. Mais Tonino me dit que sa portée lumineuse est de 19 milles marins — soit environ 35 kilomètres — ce qui en fait l'un des phares les plus puissants de la côte méridionale de la Sardaigne. La nuit, son éclat blanc toutes les 5 secondes est visible jusqu'au large du golfe de Cagliari, guidant les navigateurs loin de la pointe rocheuse du cap.
📜 Le rappel historique — Les premiers phares méditerranéens furent construits par les Grecs et les Romains — le plus célèbre étant le Phare d'Alexandrie, l'une des Sept Merveilles du monde antique, érigé sur l'île de Pharos vers 280 av. J.-C. et dont le nom donna le terme générique "phare" dans toutes les langues romanes. En Sardaigne, des signaux lumineux de fortune (des feux de bois sur des hauteurs) étaient utilisés depuis l'Antiquité pour guider les navigateurs. La construction de phares modernes, équipés de lentilles de Fresnel et de mécanismes d'horlogerie pour créer des rythmes lumineux identifiables, commença dans la seconde moitié du XIXe siècle sous l'impulsion de l'État unitaire italien — chaque phare ayant une signature lumineuse propre (nombre d'éclats, couleur, durée) permettant aux marins de l'identifier sans équivoque sur les cartes marines.
5.2 — Le retour : Cagliari vue à contre-jour
Il était midi passé quand Tonino fit demi-tour. Le soleil était maintenant haut, presque vertical, et la lumière sur la mer était de cette qualité blanche et aveuglante qui ne supporte pas les lunettes de soleil ordinaires. La ville de Cagliari se profilait à l'horizon, en contre-jour, sa silhouette reconnaissable entre toutes — le Castello comme une couronne, les quartiers en dessous comme une robe qui se déploie jusqu'au bord de l'eau.
Sur le chemin du retour, Tonino réduisit encore la vitesse en passant devant la plage de Calamosca — une petite crique encaissée entre les rochers du cap, une cinquantaine de mètres de sable fin et brun, entourée de pins et de lentisques. Quelques nageurs matinaux. Un chien qui jouait avec les vagues. La paix d'un endroit qui n'est pas encore trop connu.
"Il y a trente ans, on était seuls ici," dit Tonino en regardant la plage. "Maintenant il y a du monde. Dans trente ans, je ne sais pas."
Il haussa les épaules — pas de résignation dans ce geste, plutôt l'acceptation tranquille d'un marin qui sait que la mer, elle, sera toujours là.
Partie VI — Informations pratiques
6.1 — Les excursions en bateau : choisir sa formule
Plusieurs formules sont disponibles depuis le port de Cagliari selon vos envies et votre budget :
Petite vedette privée ou semi-privée (4 à 10 personnes) : la formule que j'ai choisie. Plus chère à la place, mais incomparablement plus intime. Le guide-marin peut adapter le parcours selon vos désirs, s'arrêter là où vous voulez, coller aux falaises, entrer dans les grottes. Comptez 40 à 60 € par personne pour une demi-journée (3h), 70 à 100 € pour une journée complète avec déjeuner à bord.
Excursion partagée en catamaran ou grand voilier : formule plus économique (20 à 35 € par personne), avec des groupes de 15 à 30 personnes. Moins intimité, moins de flexibilité, mais une expérience agréable. Certains opérateurs incluent l'équipement de snorkeling et un apéritif.
Kayak de mer : la formule la plus immersive pour ceux qui veulent entrer dans les grottes de façon autonome et s'approcher des falaises au plus près. Plusieurs opérateurs proposent des sorties guidées en kayak depuis Calamosca, de 3 à 6 heures. Aucune expérience nécessaire pour les parcours côtiers calmes. Compter 35 à 50 € par personne.
💡 Conseil pratique — Les meilleurs opérateurs de Cagliari pour les excursions en mer se trouvent dans la marina touristique (Molo Ichnusa ou Molo Sabaudo). Réservez en ligne à l'avance en juillet-août. Pour les sorties en kayak, contactez les clubs de kayak de mer basés à Calamosca. Évitez les excursions par Libeccio (vent de sud-ouest) ou Scirocco (vent du sud-est) — les grottes deviennent inaccessibles et la mer peut être agitée même en apparence calme depuis le port.
6.2 — Quand partir en mer
| Période | Mer | Recommandation |
|---|---|---|
| Avril – mai | Fraîche (17-19°C) mais calme | Idéale pour les grottes, peu de monde, lumière sublime |
| Juin | Parfaite (21-23°C) | Excellent compromis chaleur/fréquentation |
| Juillet – août | Chaude (25-27°C) mais plus de bateaux | Forte affluence sur les sites, réservez tôt |
| Septembre – octobre | Encore chaude (22-25°C) | La meilleure saison — mer chaude, ciel clair, peu de monde |
| Novembre – mars | Froide et agitée | Excursions rares et aléatoires selon la météo |
6.3 — Ce qu'il faut emporter sur le bateau
- Crème solaire indice 50 — la réverbération de la mer multiplie l'intensité du soleil
- Lunettes de soleil polarisées — elles permettent de voir sous la surface de l'eau
- Un vêtement léger pour les grottes (fraîcheur de l'ombre et de l'eau)
- Masque et tuba personnels si vous en avez (ceux fournis à bord sont corrects mais impersonnels)
- Un appareil photo étanche ou une housse étanche pour le téléphone
- De l'eau en abondance
- La mer creuse — prévoir un en-cas solide si vous êtes sensible au mal de mer
Épilogue — La ville depuis l'eau, une dernière fois
En rentrant au port, je regardai Cagliari une dernière fois depuis la mer — peut-être la cinquième ou sixième fois dans la matinée, et chaque fois différemment selon la lumière et l'angle. La ville était maintenant pleinement dans son zénith de midi, ses pierres blanches et dorées éblouissantes sous le soleil vertical, ses tours médiévales nettes sur le ciel bleu.
Je pensai à tous les navires qui avaient regardé cette même silhouette en approchant du port depuis la mer — les trirèmes phéniciennes chargées de lingots d'argent ibérique, les galères romaines qui ravitaillaient la garnison de Karalis, les caraques aragonaises transportant les nouveaux maîtres de l'île, les vapeurs piémontais qui amenèrent l'unification italienne dans leurs cales. Et avant tous ceux-là, les bateaux sans nom des navigateurs préhistoriques pour qui cette baie fut la première certitude d'un port sûr après des jours de mer ouverte.
Toujours la même silhouette. Toujours le même rocher doré au-dessus de la même baie protégée. L'histoire change les noms et les drapeaux — la géographie, elle, reste.
Le bateau glissa dans le port. Tonino coupa le moteur. Les amarres furent nouées. Les mouettes crièrent.
Et Cagliari, depuis le quai, redevint une ville comme une autre.
Mais je savais désormais ce qu'elle regardait, de là-haut, depuis ses remparts.
Récit rédigé après une excursion en bateau depuis le port de Cagliari vers le Capo Sant'Elia et la Sella del Diavolo, commune de Cagliari, Sardaigne méridionale.
Sources de référence : Raimondo Zucca, « Karales : dalle origini puniche alla dominazione romana », in « Storia di Cagliari », AM&D Edizioni, 2001 ; Service des Phares et Balises de la Marina Militare Italiana ; Parco Naturale Regionale Molentargius-Saline, documentation officielle.


