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Récit

Le Train à Vapeur de la Baie de Somme

Je n'arrive pas à Saint-Valery par hasard. Ce n'est pas une ville que l'on traverse, c'est une ville que l'on choisit. Nichée à l'embouchure de la Somme, entre les landes humides et le ciel immense du Nord, elle s'offre lentement, comme une confidence chuchotée.

📍 Saint Valery sur Somme12 min de lecture
Le Train à Vapeur de la Baie de Somme

De Saint-Valery-sur-Somme au Crotoy, entre ciel, mer et nostalgie ferroviaire


Avant le Départ — Le Charme de Saint-Valery-sur-Somme

Une ville qui se mérite

Je n'arrive pas à Saint-Valery par hasard. Ce n'est pas une ville que l'on traverse, c'est une ville que l'on choisit. Nichée à l'embouchure de la Somme, entre les landes humides et le ciel immense du Nord, elle s'offre lentement, comme une confidence chuchotée. Ce matin-là, j'ai garé ma voiture non loin du quai et j'ai pris le temps, vraiment pris le temps, de marcher dans la ville basse avant de rejoindre la gare.

Les rues pavées luisent encore des pluies de la nuit. Les maisons à colombages se serrent les unes contre les autres comme pour se réchauffer. Quelques pêcheurs remontent vers le port, les mains dans les poches, le pas tranquille. Le temps ici semble s'être mis en pause quelque part au début du XXe siècle — et ce n'est pas pour me déplaire.

Un peu d'histoire : une ville aux carrefours de l'Histoire

Saint-Valery-sur-Somme porte en elle des siècles d'histoire qu'on ne soupçonne pas au premier regard. C'est ici, sur ces rives grises, que Guillaume le Conquérant embarqua en 1066 avec ses troupes normandes pour aller envahir l'Angleterre. Une plaque sur le front de mer rappelle cet événement fondateur qui allait changer le cours de l'histoire européenne. Je m'y arrête quelques instants, les yeux tournés vers l'estuaire, en essayant d'imaginer les centaines de drakkars et de nefs qui se balançaient sur ces eaux calmes.

Mais l'histoire de Saint-Valery ne s'arrête pas là. En mai-juin 1940, la ville fut le théâtre de l'un des épisodes les plus dramatiques et méconnus de la Seconde Guerre mondiale. Les divisions britanniques et françaises, dont la 51e Division des Highlands, tentèrent désespérément d'être évacuées depuis ces plages — sans le succès de Dunkerque. Des milliers de soldats furent capturés. Une nécropole militaire et plusieurs monuments perpétuent leur mémoire dans la ville. Je passe devant l'un de ces monuments avec un sentiment de respect silencieux.

💡 Conseil pratique : Profitez de votre arrivée à Saint-Valery pour flâner dans la ville haute, accessible par une porte médiévale encore intacte. Les remparts offrent un panorama exceptionnel sur la baie. Comptez au moins une heure de visite avant de prendre le train.


La Gare — Premier Frisson de Nostalgie

Une gare qui ressemble à un décor de cinéma

La gare de Saint-Valery-sur-Somme est l'une de ces petites gares provinciales qui font battre le cœur des amateurs de train. Rien ici ne ressemble aux gares modernes aseptisées. Les bâtiments en briques, les marquises en ferronnerie peinte en vert sombre, les vieilles affiches encadrées sur les murs intérieurs — tout concourt à créer une atmosphère d'époque qui saisit dès le premier regard.

Je suis arrivé une vingtaine de minutes avant le départ, ce qui m'a laissé le temps d'acheter mon billet au guichet en bois verni, de parcourir quelques panneaux explicatifs sur l'histoire de la ligne, et surtout… d'entendre pour la première fois ce son. Grave, sourd, un peu rauque. Le souffle de la locomotive à vapeur.

L'histoire de la ligne : plus d'un siècle de rails dans la baie

Le Chemin de Fer de la Baie de Somme (CFBS) est l'une des plus belles lignes ferroviaires à voie métrique de France. Ses rails, écartés de seulement un mètre — contre 1,435 m pour les voies normales — courent sur une quarantaine de kilomètres au total, reliant Cayeux-sur-Mer, Noyelles-sur-Mer, Saint-Valery et Le Crotoy.

La ligne fut inaugurée à la fin du XIXe siècle, dans les années 1880-1890, à une époque où le chemin de fer était le symbole du progrès et où la baie de Somme commençait à attirer les premiers villégiateurs parisiens. Elle servit longtemps au transport des marchandises locales — betteraves sucrières, tourbe, poissons — et au déplacement des habitants de ces bourgs ruraux isolés.

Après des décennies de déclin, la ligne fut sauvée de la fermeture définitive grâce à l'engagement de passionnés bénévoles qui rachetèrent le matériel et entreprirent une restauration titanesque. Aujourd'hui, le CFBS est géré par une association et une société d'économie mixte. Il transporte chaque année des dizaines de milliers de visiteurs, tout en préservant un patrimoine ferroviaire d'une rare authenticité.

💡 Conseil pratique : Réservez vos billets à l'avance, surtout en haute saison (juillet-août) et lors des week-ends thématiques (trains de nuit, trains de la Saint-Nicolas, etc.). Le site officiel du CFBS propose la billetterie en ligne. Les places dans les wagons ouverts — dits "plateformes" — partent très vite.


L'Embarquement — Quand la Locomotive Prend Vie

Le rituel du départ

Il y a quelque chose de profondément rituel dans le départ d'un train à vapeur. Ce n'est pas l'annonce électronique d'un TGV. Ce n'est pas le glissement silencieux d'un tramway. C'est tout autre chose. C'est vivant.

La locomotive — une 030 ou une Pacific selon les jours de service — crache ses premiers nuages de vapeur blanche sur le quai. L'odeur âcre et chaude de la houille se mêle à l'air marin. Le mécanicien et le chauffeur s'affairent autour de l'engin dans un ballet précis et rodé, vérifiant les niveaux, testant les soupapes, actionnant les commandes avec des gestes assurés. Je m'approche autant que le permet la sécurité pour observer de près ce monstre de fonte et d'acier qui respire.

Le chef de train, en uniforme d'époque, donne un signal. Un coup de sifflet strident déchire l'air de la baie. Et doucement, très doucement, les roues commencent à tourner.

Le matériel roulant : un musée en mouvement

Les wagons eux-mêmes sont une attraction à part entière. Certains datent des années 1900-1920 et ont été méticuleusement restaurés. On trouve :

Je m'installe sur une plateforme ouverte. La vue sera incomparable, je le sais déjà. Et tant pis pour le moucheron dans l'œil.

💡 Conseil pratique : En cas de météo incertaine, optez pour une voiture fermée. Mais si le soleil est au rendez-vous, ne ratez sous aucun prétexte les plateformes ouvertes : c'est depuis ces wagons que le spectacle de la baie est le plus saisissant. Habillez-vous en couches superposables — le matin, il peut faire frais même en été.


Le Voyage — La Baie de Somme vue du Train

Les premiers kilomètres : quitter Saint-Valery

Le train longe d'abord les quais de Saint-Valery, s'éloignant lentement des maisons de pêcheurs et des barques colorées. La voie ferrée serpente entre les jardins et les haies avant de s'ouvrir brusquement sur un panorama qui coupe le souffle : l'estuaire de la Somme dans toute son immensité.

La baie de Somme est l'un des plus grands estuaires de France. À marée basse — et c'est souvent le cas ici, les marées sont importantes —, elle révèle des kilomètres de vasières argentées, de prés-salés couleur olive, de chenaux qui serpentent comme des veines dans la chair de la terre. Le ciel y est immense, presque scandinave, changeant à chaque instant. C'est l'un de ces endroits où l'horizon existe vraiment.

La traversée des marais et des prés-salés

Le train ralentit parfois, comme pour me laisser le temps d'absorber ce que je vois. La voie longe les prés-salés, ces terres basses inondées régulièrement par la mer et dont les herbes particulières — agrostis, obione, salicorne — donnent à l'agneau de pré-salé son goût si reconnaissable. On aperçoit parfois des moutons qui pâturent tranquillement, indifférents au passage du train.

Les oiseaux sont partout. La baie de Somme est l'un des hauts lieux de l'ornithologie en France. Des dizaines d'espèces migrent ou nichent ici : spatules blanches, aigrettes garzettes, tadornes de Belon, courlis cendrés, barges à queue noire… Même sans être un spécialiste, je suis fasciné par ces silhouettes qui s'envolent au passage de la locomotive.

💡 Conseil pratique : Si vous êtes passionné d'ornithologie, le printemps (avril-mai) et l'automne (septembre-octobre) sont les meilleures périodes pour observer les oiseaux migrateurs. Emportez des jumelles — vous ne le regretterez pas.

Le paysage change : entre terre et ciel

À mi-parcours, la voie s'éloigne légèrement du rivage et traverse des zones plus intérieures. On passe devant des fermes picardes aux briques rouges, des champs encore humides de rosée, des haies d'aubépines où les merles s'agitent. Puis la mer revient, toujours présente, changeant de couleur selon la lumière. Grise et laiteuse le matin, dorée et étincelante en milieu de journée, rose et violette au couchant.

Le rythme du train est délicieusement lent — on roule à environ 30-40 km/h — ce qui donne le temps de vraiment regarder. Dans un train moderne, le paysage défile trop vite, il devient flou, abstrait. Ici, chaque arbre, chaque chemin de halage, chaque vache dans un pré est distinct et réel. C'est presque méditatif.


Arrivée au Crotoy — La Rive Opposée

Le Crotoy, côté soleil

Après une vingtaine de minutes de voyage (pour un trajet direct), le train entre en gare du Crotoy. Et là, première surprise pour qui ne connaît pas la baie : Le Crotoy est l'une des seules plages de la côte d'Opale exposée au sud. Autrement dit, c'est ici que le soleil brille vraiment, que la plage est chaude, que les enfants courent dans les vagues. Une anomalie géographique qui fait le bonheur des estivants.

La gare du Crotoy est charmante, à l'image de Saint-Valery. Un bâtiment en brique, propre et bien entretenu, avec ses jardinières fleuries et ses panneaux d'époque. En sortant du train, le contraste avec la ville de départ est saisissant : on a vraiment changé de rive, de côté, d'ambiance.

Explorer Le Crotoy à pied

La ville est petite mais attachante. Depuis la gare, je rejoins le front de mer en dix minutes à pied. Le port de plaisance est animé, les voiliers se balancent doucement. La plage est large, sableuse, et à marée descendante, elle s'étire sur des centaines de mètres vers la mer. Des familles, des promeneurs, des cerfs-volants qui dansent dans le vent.

Je déjeune d'une assiette de coques et de moules marinières dans un restaurant de la digue — les fruits de mer de la baie sont d'une fraîcheur irréprochable — avant de flâner dans les ruelles du bourg. Le Crotoy possède quelques maisons Belle Époque témoignant de son passé de station balnéaire prisée des Parisiens au tournant du XXe siècle.

Jules Verne au Crotoy

Une petite anecdote historique qui m'amuse : Jules Verne possédait un bateau, le Saint-Michel, et venait régulièrement au Crotoy pour naviguer dans la baie. Il y trouva l'inspiration pour certains de ses romans, dans ce coin de Picardie maritime qu'il affectionnait particulièrement. Une plaque commémorative rappelle ce lien littéraire dans la ville.

💡 Conseil pratique : Prévoyez au moins 2 heures au Crotoy avant de reprendre le train au retour. La promenade le long de la digue, le déjeuner aux fruits de mer et la balade sur la plage valent le détour. Si vous voyagez avec des enfants, la plage du Crotoy est l'une des plus sûres et des plus agréables de la région.


Le Retour — Une Autre Lumière sur les Mêmes Paysages

Reprendre le train en sens inverse

Le beau paradoxe du train à vapeur de la Baie de Somme, c'est que le retour ne ressemble jamais à l'aller. La lumière a changé. La marée a monté ou descendu. Le ciel s'est couvert ou s'est dégagé. Et pourtant c'est le même trajet, les mêmes paysages — mais le regard est différent.

Je m'installe cette fois dans une voiture fermée, dans un compartiment où trois autres passagers somnolent doucement au rythme des cahots du wagon. Il y a quelque chose d'extraordinairement reposant dans ce bercement régulier, dans ce bruit de fond — cliquetis des rails, sifflement de la vapeur, grondement sourd de la chaudière — qui s'installe comme une musique de fond.

Les paysages de fin de journée

En fin d'après-midi, la lumière rasante transforme les vasières en miroirs d'or et d'ambre. Les silhouettes des oiseaux se découpent en noir sur le ciel. Les prés-salés prennent des teintes cuivrées que je n'avais pas vues à l'aller. Je comprends pourquoi tant de peintres — et avant eux, les impressionnistes — ont été attirés par la côte picarde. Il y a ici une qualité de lumière qui ne ressemble à rien d'autre.


Informations Pratiques — Tout ce qu'il Faut Savoir

Quand y aller ?

PériodeAvantagesInconvénients
Avril - MaiPeu de monde, lumière douce, oiseaux migrateursPeut être frais, jours de service limités
Juin - AoûtPlein soleil, nombreux trains, ambiance estivaleAffluence importante, réservation indispensable
Septembre - OctobreLumières d'automne, moins de monde, oiseauxJours de service réduits en semaine
Novembre - MarsTrains thématiques (Noël, Saint-Nicolas)Service très limité hors événements

La meilleure période selon moi : fin mai ou début septembre — la lumière est magnifique, la fréquentation reste raisonnable et les trains roulent tous les jours.

Horaires et fréquence

Le CFBS propose généralement plusieurs allers-retours par jour en haute saison (juin à août), le week-end au printemps et en automne, et lors des événements spéciaux. Le trajet Saint-Valery → Le Crotoy dure environ 20 à 25 minutes selon le type de train (direct ou avec arrêts intermédiaires).

💡 Consultez toujours le site officiel www.baiedesomme.fr ou cfbs.eu pour les horaires à jour — ils changent chaque saison.

Tarifs

Les tarifs sont très raisonnables pour un trajet aussi mémorable. Comptez (à titre indicatif) :

Comment y accéder ?

Quelques conseils d'ensemble


Conclusion — Ce Voyage qui Reste

En rentrant ce soir-là, la vapeur du train encore dans les narines et le goût des coques en bouche, je réalise que ce n'était pas seulement un voyage en train. C'était une invitation au ralentissement. Dans un monde où tout s'accélère, où les TGV avalent les kilomètres sans les donner à voir, le train à vapeur de la Baie de Somme offre quelque chose de rare et précieux : le temps de regarder.

Regarder la mer qui se retire et qui revient. Regarder les oiseaux qui planent sur les vasières. Regarder les visages des enfants s'illuminer au premier coup de sifflet de la locomotive. Regarder le ciel changer de couleur sur l'estuaire immense.

Je reviendrai. C'est une certitude.


📍 Chemin de Fer de la Baie de Somme (CFBS) — Gare de Saint-Valery-sur-Somme, 80230 Saint-Valery-sur-Somme 🌐 www.cfbs.eu


Récit rédigé à la première personne, d'après une visite personnelle.